Tout – est le prix de Tout.
(poème 871) [*]
L’une des marques d’Emily Dickinson est de jouer le Tout pour le Tout :
La Paralysie – est notre muette Introduction
À la Vitalité – (poème 284)
Paralysie/Vitalité – Restriction/Abondance (poème 870) – Lieu/Non-Lieu (poème 824) : l’énergie du poème de Dickinson est d’ordre nucléaire ; elle tient sa puissance de l’équilibre entre une Dis-proportion : un vortex où vient résonner le voyage d’une formidable contraction :
l’Éternité – obtenue – dans le Temps –
Divinité inversée (poème 855).
Le juste équilibre du tout pour le tout, le prix de la justice est le fardeau de la comparaison : la mesure avec le grand au-delà du grand, le superlatif :
We see – Comparatively – […] Un Sillon – Notre Cordillère –
Nos Apennins – Un tertre […] Le réveil dans les bras d’un – Moucheron –
Nos Géants – au loin – (poème 580).
Le poème de Dickinson est le superlatif en minuscule ; la bombe de la lettre Majuscule ; le trait d’union haché d’avec la divinité. Il porte avec brio l’équilibre entre le zéro et l’infini. « Fair » rime avec « Bear » dans sa poésie : sa justice porte le fardeau du superlatif et le soulève, le hache en tranches, en suspend le poids cosmique avec une âpre légèreté.
Le grand oiseau des mers
On trouve en ouverture des œuvres de Tchouang Tseu la fable de l’oiseau Peng’, un oiseau aux dimensions fantastiques, dont le dos est haut comme une montagne et les ailes vastes comme les nuages. Peng’ est moqué par le moineau, qui vole de branche en branche et peut se reposer sur le sol, « alors que le grand oiseau Peng’ s’élève inutilement à une altitude dix mille lieues ». Dickinson est un moineau Peng’, qui parcourt en la mesurant la distance des dix mille lieues. Il y a de la légèreté dans cette disproportion. Il y a une légèreté sublime de la disproportion :
Un pouvoir de papillon doit être –
L’Aptitude à voler
Implique des prairies de Majesté
Et de faciles essors vers le ciel (poème 1107).
Cet envol – ce ciel – prend les couleurs d’une différence superlative ; présente en Majesté l’essor du papillon. Chez Emily Dickinson, comme chez William Blake, il y a une alliance totale – un équilibre atomique – entre le minuscule et le majuscule : chaque instant fait l’objet d’une mesure superlative qui apparaît sublime comme un jugement dernier :
Et le Jugement – lui aussi – me jeta un regard pétillant – (poème 711).
Je pense que – chaque jour pourrait
Prendre valeur de sacrement – (poème 757).
Le moindre événement s’inscrit dans un espace astronomique.
Un croissant dans la mer
L’équilibre trouvé dans la disproportion est un parcours giratoire : comme une planète, ou un oiseau qui tourne, Emily fait des cercles :
Hors de vue ? Et alors ?
Tu vois l’Oiseau – atteins-le !
De courbe en courbe – de Plongeon en Plongeon –
Cerclant l’air vertigineux – (poème 733).
Entre le miracle du néant et celui de l’être, il y a un cyclone – un « maëlstrom » (poème 743) – qui fait chanter la contradiction – la fission – de tous les membres du Poème. Dickinson est une justicière au sens d’une martyre (épanouie, attention) de la Majesté. Le ton est docte et pourtant sans prétention : ce qu’elle juge ou jauge, ce sont des « Certitudes de Soleil » (poème 757), autrement dit, des hoquets d’équilibre cosmique ; Emily vole à très haute altitude à huis clos, réalise la contraction du Minimum et du Maximum à chaque coup – fatal autant que banal. Dickinson dessine des cercles de certitude à partir de son « aptitude d’oiseau » (1088). Elle vole comme le trait d’union entre le centre (rien, zéro) et la circonférence (tout, l’infini), perpétuel rayon. Il émane des poèmes d’Emily Dickison un intense rayonnement, qui provient de ces Cercles de contraction géants, qui dilatent autant qu’ils contractent au jour le jour le Tout pour le Tout – comme un journal divin.
Être une bombe
Emily Dickinson explose comme extrapole son existence ; elle la disloque et la disproportionne selon le motif d’une Harmonie (qu’elle perçoit réellement, intensément – par l’oreille, on y reviendra, au cercle de la disproportion comme cloche, comme forme de la résonance même). Dickinson est une ogive musicale : A first fair Going – When the Bells rejoice (732). La cloche est à l’équilibre du Couperet et de la Graine, de la Sanction et de la Naissance : elle superpose le néant et l’accomplissement de l’être dans une note brève. Elle sectionne, elle sanctionne le Nouveau. C’est son vol libre avec fardeau. Emily Dickinson dégoupille la grenade du Big Bang à chaque perception qui résonne mentalement :
J’ai senti une Fissure dans mon Esprit (poème 867).
Le génie de Dickinson consiste à parvenir à habiter ce mouvement de contra[di]ction superlatif :
La proximité du Démesuré –
vous met dans les Affres – […]
En termes d’espace – Son Lieu
Est un Non-Lieu (poème 824).
Emily Dickinson habite la dis-location : « homelessness for home » (poème 1018), elle plonge vers le Centre depuis tous les points de la Circonférence. Et de loin en loin, elle tend un arc comme une courbe de couleur. Quand la Certitude de soleil traverse la gouttelette d’eau du Poème, c’est l’arc-en-ciel (ou la recomposition par la Couleur de la dislocation) :
Où jouent les Écureuils – les Baies se colorent
Et les Sapins s’inclinent – devant Dieu (poème 711).

La Réception
Emily Dickinson est une bombe à fragmentation. Le retentissement unanime de ses poèmes est à l’œuvre dans la solitude polaire de leur conception. Comme l’oiseau Peng’ ou le grand platane planté « dans les contrées du non-être ou dans les steppes de la solitude infinie » (Tchouang Tseu), Emily considère un pin comme un « Membre de la royale infinité » (poème 849). Dans la solitude infinie de son inutilité le poème d’Emily Dickinson touche à la simplicité et transmet le mouvement du Ciel :
comme elle est heureuse cette petite pierre
qui vagabonde seule sur la route (poème 1570).
Cette petite pierre est aussi l’âme qui fait ses girations dans le ciel comme chez elle :
L’Âme qui a un invité
Sort rarement – Chez Elle – Une Foule plus Divine –
En oblitère le besoin. (ibid.).
La Réception a lieu en elle, qui accueille tout l’Espace et tout le Temps dans une respiration de dimension cosmique : Emily Dickinson fomente sa poésie dans une « polar intimacy » : dans le cercle polaire ou le Ciel d’une solitude qui a les Anges pour voisins (poème 1609). C’est en raison de cet éloignement qu’elle parle à la perfection de ce qui a lieu maintenant :
Qui n’a pas trouvé le Paradis – ici-bas –
Le manquera là-haut (ibid.).
Le lieu reculé de maintenant
L’art est un lieu reculé de l’âme qui coïncide miraculeusement avec une actualité inépuisable :
Posséder l’Art en son Âme
De divertir son Âme
Avec le Silence comme Compagnie
Et maintenir la Fête
En situation de vacuité
C’est Posséder
Un Domaine à perpétuité
Ou une mine inépuisable (poème 1091).
La bombe – le Minimum, la Solitude, la Contraction – a le pouvoir de résonance d’une cloche sidérale – le Maximum, le Voisinage des Anges, l’Expansion ; Dickinson en se disloquant sonne « la bénédiction de vivre » maintenant. Le jugement extra-terrestre d’Emily Dickinson regorge de tendresse et de justice hallucinée :
Ceci est ma lettre au monde
Qui jamais ne M’a écrit –
Simples nouvelles racontées par la nature –
Avec une tendre Majesté (poème 519).
Texte © Julien Starck – Illustrations © DR
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[*] La numérotation des poèmes ainsi que leur traduction suivent l’édition complète des poèmes d’Emily Dickinson (États-Unis, 1999, trad. française de François Delphy, Flammarion, 2021).