L’Âge de pierre : Extraits du sol

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Ils débarquent, qu’importe où et quand.
Ici une forêt primaire.
S’y enfoncent à coups de sabre.
« Qui ? Qui pour vivre dans un bordel pareil ? »
« À quelle fin laisser se perpétuer un tel chaos ? »
« Qu’avons-nous besoin de ces milliers d’essences, puisqu’une seule suffit à remplir nos silos et nos coffres ? »
Ils commencent donc par foutre le feu.
Mais les lianes sont humides, le feu prend mal. On vide les barriques de leur eau-de-vie pour en faire du petit bois.
« Nous nous éloignâmes en titubant du foyer, et debout sur la plage, face à la selve, nous attendîmes les signes de l’embrasement ».
Une fumée épaisse d’abord, puis les premières flammes, au-dessus de la canopée.
Bientôt la chaleur monte, les visages rougissent. Un des rameurs, pieds nus, se met à sautiller sur le sable. Le front brûlant les pousse vers l’arrière, la fraîcheur du ressac.
« Nous entrions à reculons dans la mer ».
L’incendie s’étendit sur vingt-huit saisons. Ils en suivaient les progrès, agglutinés sur le pont et les mâts.

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Au commencement était le sol.
« Une simple égratignure à la surface et l’argent affleurait ».
Il suffisait de se pencher et de se servir.
Le minerai était transporté à dos d’hommes vers des fours alimentés par les vents d’altitude, pour la fusion, et des brasiers aux laminoirs, d’où il ressortait en piastres, pour l’outre-mer.
Or : « Plus il abonde, plus l’argent manque ».
Il fallut donc élargir les plaies, approfondir au pic, à la barre, vomir des tombereaux de caillasses, dénuder les veines, les vider, creuser plus bas, jusqu’à l’os, prospecter ailleurs, taillader plus vif, plus loin, prospecter plus vite, assujettir chaque pouce de terrain, convertir à la ronde tous les sous-sols, les refermer sur les hommes, déportés de partout.
Mais les gisements s’éteignaient à mesure.
On entendait : « Le pouls recule ».
La température augmente, l’air se raréfie, l’obscurité gagne.
En contrebas, dans la ville en liesse, on pavait des rues entières d’argent pur en vue du passage annuel du Corps et du Sang.

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Ils débarquent n’importe où, à n’importe quel moment.
« Qu’est-ce, tout compte fait, qu’une montagne ? »
« Un agrégat de roches, n’en déplaise aux croyances locales, imbriquées au hasard ».
« Un repaire d’ogresses, d’antiques puissances chtoniennes ».
« Un morceau de Création, remarquable certes, grandiose même, comme la forêt vierge alentour, mais comme elle, informe ».
« Bref, une jungle minérale ».
Ils ajoutent être venus faire le vide.
Refaire le monde à leur image.
Ils ont des scies et des haches, des drilles et des pioches, assemblés outre-Atlantique dans leurs forges.
Les autochtones eux, minent dans la masse, crachent leur sang puis s’écroulent au milieu des gravois et des fûts.
On les déterre à la hâte.
Arrivée de l’arrière, la file des recrues.
« Elles débiteront les grumes acheminées à grand train par les fleuves, afin de soutenir le rythme de boisage des galeries. Des millions d’étais et autres poitrails et jambes de force, l’âme de toute une forêt pour le triomphe du nouvel Atlante ».

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Au commencement était le tas.
L’amas.
L’entassement. L’amassement d’entassements.
Un amoncellement de zinc et de cuivre. L’accumulation primitive du plomb, du cadmium, du manganèse et de l’étain, du fer et de l’antimoine, du bismuth et du tungstène, de l’arsenic.
Sans compter l’argent.
À la fin : un cône parfait, flottant au-dessus des eaux, culminant aux limites de l’espace occidental, au seuil du temps moderne.
L’horizon scintillant.
La première pierre de l’édifice.
La colonne vertébrale du monde.
L’os à moelle des nations.
Entre la base et le sommet, l’éminence fut si impeccablement saignée à blanc et transvidée de sa substance, ses boyaux si inlassablement raclés et rélargis, qu’elle menace aujourd’hui, si les forages ne sont pas suspendus, si l’on ajoute aux cent autres un seul kilomètre de tunnel, de s’affaisser d’un coup, de s’effondrer de tout son haut sur les descendants des mineurs de l’âge d’or, et d’ensevelir les baraques de fortune, tôle et terre battue, qui s’entassent à ses pieds.

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Cerro de Pasco, septembre 2010
Jadis opulente, la ville désormais vivote au bord d’un gouffre ayant peu ou prou la taille d’un aéroport international. Il n’est pas impensable que la faille s’élargisse encore et vienne mordre jusque sur les églises des anciens quartiers coloniaux, car à l’exploitation du minerai argentifère, qui fit au Siècle d’or la réputation de ce nid d’aigle, s’est substituée pour cause d’épuisement des gîtes celle des strates riches en plomb (7 000 t/an), dont l’étagement sur quatre cents mètres de profondeur semble devoir s’évaser à l’infini.

Nos envoyés rapportent du cratère et de ses alentours une multitude de récits qui à coup sûr édifieront les lecteurs de l’universel reportage, et parmi eux le plus exemplaire, en exclusivité ici : celui de cette mère, enceinte de sept mois, contrainte par l’expansion du vide à reculer vers les faubourgs avec sa fille, qu’une inhalation continue de vapeurs et de poussières de plomb a privé de sa motricité vitale, et de la parole.

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D’abord mes grands frères font un puits étroit dans la vase, aux dimensions de mon corps. Une sorte d’éprouvette. Notre père supervise l’exécution. L’eau abonde de partout, embouée par les éboulis, elle emplit le trou à mesure. Quand que je peux m’y tenir debout, je m’immerge, un tuyau en plastique entre les dents, qui me relie au compresseur d’air. C’est par là que je respire. Le noir est absolu, le silence sans trouée, je le sens s’épaissir au-dessus de mon crâne tandis que je m’enfonce et que monte ma prière. Des heures et des heures, coupé de tout, quelque part dans la mangrove asiatique, je bourre des sacs et des sacs de boue pâteuse, pourrie de micro-organismes en décomposition. La boue est aussi aurifère. Je la rapporte au jour pour le tamisage et replonge à l’aveugle. Par là j’approfondis mon tombeau. « Dieu faites que ne m’échappe l’unique lien qui me reste avec le dehors – auquel cas, la matière ayant envahi ma bouche, je n’aurai même plus la ressource de me faire entendre ».

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RDC, janvier 2024
Dans la très stratégique course au contrôle de l’or bleu (7 000 000 de tonnes stockées dit-on dans le sous-sol des cinq continents ; quelques décennies de réserve si se confirme le rythme de production actuelle, en exponentielle augmentation (50, 170, 300 000 tonnes (dernier pic en date) au tournant des 19e et 21e siècles) ; le tout pour un marché annuel de 12 000 000 000 de dollars, lui aussi en croissance record, puisqu’il est assuré d’atteindre, d’ici cinq ans – tant la demande est impérieuse – le seuil des 30 000 000 000), le géant anglo-suisse du négoce des matières premières est sur le point de le céder au géant chinois de l’extraction. Sur d’immenses terrasses en spirale, les machines intelligentes de toute dernière génération s’affrontent. Elles détachent le minerai grâce à leur unique bras vertical télescopique, commandé en cabine sur écran tactile, et dont la puissance de pénétration (jusqu’à 16 mètres) est éperonnée de jour comme de nuit par 548 chevaux-vapeur.

Textes © François Bizet – Illustrations © L’autre carnet de Jimidi & DR
L’Âge de pierre est une série poétique sur la mémoire du monde en 100 textes.
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