Le Palais social de Godin est un immeuble de forme rectangulaire, dont le centre est ouvert. Son sommet présente un toit transparent qui sert de puits de lumière. À sa base, une cour intérieure mène aux escaliers montant à trois étages. En arpentant l’édifice, on pense aujourd’hui à une tour HLM ou à une prison. La forme intérieure de l’édifice évoque aussi le Panoptique de Bentham, dont le philosophe Michel Foucault a parlé dans Surveiller et punir.

À chaque étage du Palais social, chaque famille, logée par Godin, était chargée de la surveillance de l’ensemble : chaque familistérien avait l’œil sur son voisin. Le Familistère – ou Palais social de Guise – semble ainsi reproduire la vie sociale d’un village et ses querelles de clochers, mais sous serre & sous pré-carré. On n’est pas vraiment dans le plan de la ville du Creusot, établi en Bourgogne par Schneider au 19e siècle : une grand-route, que des mineurs devaient quotidiennement traverser, scindant la ville en deux, pour mieux la maîtriser, mais on en est proches. On est, ici, à cheval, entre l’utopie et la dystopie, dans un équilibre précaire. L’industriel Jean-Baptiste Godin écrit au sujet de son Palais social :
Le fait principal de l’ordre et de la bonne conduite au Familistère, c’est que la vie de chacun y est à découvert. Ici, la régulation des comportements se fait par la pression des regards.
Chaque locataire, quand des récriminations se présentaient, pouvait dénoncer son voisin, et le cas échéant, le mettre à l’amende. En cas de récidive, le voisin récalcitrant avait son nom affiché sur un panneau bien en vue, au centre du Palais social. Ceux qui n’avaient pas respecté le bon ordre du collectif pouvaient aussi en être chassés.

Dès le 16e siècle, on trouvait, à Venise, une boîte qui servait aux dénonciations ; celle-ci permettait aux habitants de la Sérénissime de baver sur leurs voisins. En bas-relief, sur certains murs en pierre de la ville-musée, des bouches de lion, dans l’orifice desquelles les Vénitiens pouvaient glisser leurs lettres contre leurs concitoyens qu’ils estimaient louches ou dangereux, & dont fut victime l’écrivain vénitien Casanova. Or, il y a déjà de la Glass House, non seulement dans la ville de Venise fondée sur l’eau, mais aussi dans l’utopie d’une société transparente, aussi harmonieuse et fluide que l’eau, telle que l’utopiste Charles Fourier et son disciple, l’industriel Jean-Baptiste Godin en ont rêvé…

Qu’est-ce qui a manqué au film Glass House qui a hanté Eisenstein jusqu’à la fin de ses jours ? Pourquoi Jean-Baptiste Godin n’aurait jamais dû réaliser son Palais social, ni les doges de ladite « République » de Venise ? Pourquoi, en somme, le poète, intellectuel révolutionnaire ou prophète, ne doit pas montrer aux habitants de la Glass House que leurs murs sont transparents ? Parce qu’il faut toujours que les hommes soient à l’initiative de leur émancipation, c’est à eux, et à eux-seuls, d’enlever la boue qui se trouve dans leurs yeux. Voilà, peut-être, la morale du film Glass House qu’Eisenstein n’a pas réalisé : « Que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Marx). Ce qui signifie aussi que, puisqu’une telle émancipation est collective, puisqu’elle est du ressort des peuples, et non de celui d’un homme ni d’un groupe seuls, une révolution est toujours imprévisible. D’une certaine façon, une révolution politique est toujours le rêve des peuples, mais il faut que ces peuples trouvent à s’accorder et à s’organiser entre eux, pour que celle-ci émerge vraiment et puisse devenir pérenne.
// Dans une lettre à l’écrivain Michel Surya, le poète Bernard Noël écrivait : « Connaissez-vous, près d’ici, à Guise, le Palais social de Godin qui est une des seules utopies réalisées ? Du moins aussi longuement puisque ce Palais a fonctionné pendant un siècle. J’ai envie d’en étudier le fonctionnement, car il me semble que la générosité, très vite, y a été ‘totalitaire’. C’est peut-être, mais sans violence, un raccourci des pays de l’Est ». On trouve ce propos de Bernard Noël au début du livre Sur le peu de révolution, où ont été recueillis des lettres de Bernard Noël et de Michel Surya sur le sujet. //
// Connaissez-vous, près d’ici, à Guise ? Connaissez-vous Guise ? Je ne connais pas Guise, je n’y suis même jamais allé. J’ai appris l’existence du Palais social (ou « Familistère »), il y a nombre d’années, en regardant sur la chaîne Arte une série de documentaires consacrés à l’architecture. Le père de Sergueï Eisenstein était, lui aussi, architecte… c’est important de le mentionner ici. //
// Connaissez-vous à Guise ? Connaissez-vous Guise ?… Où en est, aujourd’hui, la révolution à Madagascar ? Où en est la révolution au Maroc ? Et la révolution péruvienne à Lima ? Bernard Noël et Michel Surya ont-ils eu raison d’affirmer qu’il y a actuellement peu de révolution ? Qui sait ? comment savoir ? Nous sommes peut-être, depuis toujours, dans le « brouillard de la guerre », nous sommes peut-être, depuis toujours, à Guise. //

On trouve aussi, dans le roman La Tannerie de Celia Levi, l’influence du Palais social de Godin, avec la description d’un centre d’art aux dimensions spectaculaires situé à Pantin en Seine-Saint-Denis. On y voit Jeanne, une jeune femme, arpenter les murs du centre d’art où elle travaille en CDD, et arpenter aussi les rues de Paris durant les manifestations Nuit debout en 2016, mais toujours pas de révolution en vue en France. La révolution, dans les romans de Celia Levi, est pliée, foutue d’avance. Lisez, à ce sujet, Les Insoumises, le premier roman de Celia Levi. Lisez tout Celia Levi !
// Le travail sous terre de la vieille taupe. Où creuse-t-elle actuellement ? Guise, Elseneur, New York, Lima ou Antananarivo, la capitale de Madagascar ? Qui le sait ? Qui sait où creuse la vieille taupe ? Qui a vu, actuellement, la gueule aveugle de la vieille taupe sortir de terre ? Où avez-vous vu la vieille taupe, et dans quel Elseneur ? Qui sera le prochain Hamlet ? Qui vengera, à nouveau, son père ? //
// Visionnage d’une vidéo sur les réseaux sociaux, il y a quelques mois, d’une saine colère du philosophe noir et spécialiste de l’œuvre de Franz Fanon, le franco-américain Norman Ajari. Celui-ci conspuait des gauchistes blancs qui s’étaient permis de critiquer son travail : « Ils n’ont pas lu Franz Fanon, ils n’ont pas fait de Black studies, ils ne savent pas qui sont les écrivains noirs WEB Du Bois ni CLR James, et surtout ils ont raté leur révolution en 68, s’est-il exclamé à quelques mots près. Comment les blancs peuvent-ils nous apprendre ce qu’est la révolution ? Tous les Blancs ont raté leur révolution en 1968 ! » [1] //
// Je suis d’accord avec ses propos. Non seulement les blancs ont raté leur révolution à la fin des années 60, mais aussi – selon moi – Lénine a raté son Internationale en 1920, lors de la conférence de Bakou qui a réuni deux mille délégués venant des différents peuples d’Orient. Quelle idée a pris Lénine, à l’époque, de croire que son « étoile rouge » allait servir de guide à des peuples qui étaient encore colonisés, leurs pieds et leurs poings liés au système capitaliste ? //
// « Suivez, suivez l’étoile rouge, c’est l’étoile du berger », exhortait alors Lénine. //
// « On est dans le brouillard de la guerre », ont pu lui dire les délégués des nations d’Orient, et l’étoile du Berger, dans le ciel, n’est pas l’étoile rouge. Une étoile est une étoile, et un chat est un chat. Nous avons déjà eu notre propre prophète chez nous, nous avons eu Toussaint Louverture et la révolution haïtienne en 1804, qui fut la première révolution décoloniale de l’Histoire. Ne joue pas au prophète avec nous. Ne nous révèle pas que les murs de la Glass House sont transparents. Nous recouvrirons la vue, nous enlèverons la boue sur nos yeux nous-mêmes, nous verrons la Glass House avec nos propres yeux de peuples affranchis. Nous n’avons pas besoin de tes ingénieurs ni de tes experts pour nos futures révolutions, Lénine. Nous avons seulement besoin d’argent et d’armes, quand le temps viendra pour nous de lutter contre nos maîtres. //
// Connaissez-vous à Guise ? Connaissez-vous Guise ? Peut-être sommes-nous depuis toujours à Guise. Peut-être que certains de nos ancêtres avaient aussi raison : nous serions, depuis toujours, filmés sur Chatroulette pour les plaisirs d’un deus absconditus, nous serions ainsi des motifs sur le papier-peint d’un enfant-dieu. On peut tout imaginer, on doit tout imaginer : même un deus absconditus nous regardant sur Chatroulette. //

La fin du songe d’Eisenstein Glass House est expressionniste et tragique. Le poète et prophète de son film, ayant dessillé les yeux des habitants de sa tour de verre, comprend qu’il a commis une grave erreur : aucune vérité, d’emblée, n’est bonne à dire. Toute vérité, si elle alerte, doit pouvoir être entendue par ceux dont elle est destinée, et tout un chacun est libre d’entendre comme de ne pas entendre. Tout va donc de mal en pis dans le gratte-ciel où il réside, le purgatoire devient, par sa faute, un enfer : c’est la guerre ouverte de tous contre tous. Son chemin de croix, après avoir dessillé les yeux de ses voisins, est alors aux antipodes de celui du Christ.
Dans le gratte-ciel de la Glass House, le nouveau messie, pris par le remords, se suicide avec une corde, au vu et au su de ses voisins, qui contemplent ses derniers instants derrière leurs murs transparents. Il n’y a donc ni Pâques ni Pentecôte, aucun apôtre pour chanter les louanges du prophète à sa mort. Pas de résurrection non plus. Jamais figure christique n’avait connu une aussi mauvaise presse.
Le prophète de la Glass House ressemble ainsi au personnage principal du récit de Maurice Blanchot, Le Très-Haut, qui est, lui aussi, une figure renversée du Christ, comme celle du retable d’Issenheim en Allemagne. Le Christ de la Glass House est surtout un Très-Bas, et il faut être une Marie-Madeleine hystérique pour encore soupçonner en lui un Sauveur. Le personnage principal du Très-Haut de Maurice Blanchot, quant à lui, est – en fait – le dernier gratte-papier chétif d’une administration parisienne, soit déjà, le dernier homme sur terre. Du début à la fin du récit de Maurice Blanchot, nous avons affaire à un Très-Bas.
Vous pouvez maintenant prier Le Très-Bas, et si vous êtes des enfants, chercher, dans le jardin de vos parents, ses œufs de Pâques. Même à la fin du monde, il y aura toujours des œufs de Pâques, cachés dans des jardins, pour les enfants du Très-Bas.
Enfin, l’Apocalypse advient : l’architecte & concepteur du gratte-ciel en verre, aux commandes d’un robot géant, détruit son édifice et ses habitants avec : fin du synopsis du film Glass House d’Eisenstein. Jamais Deus ex machina au cinéma ne fut, sans doute, plus expéditif. Ici, l’architecte-créateur, à l’origine du mal ayant eu lieu dans sa création, ne pardonne pas aux habitants de son projet immobilier. Et, de toute façon, rien ne dit que le prophète, s’étant sacrifié au moyen d’une corde dans sa Glass House, ne soit son fils, rien ne dit non plus, en l’occurrence, qu’il soit le Christ. À la corbeille donc, & vite, son gratte-ciel, et ses habitants avec : ex nihilo nihil, ouste ! Et le Christ, son fils ou pas, aux oubliettes avec eux ! On recycle, on brise tout cela bien vite, on expurge, on fusionne le film avec le sang des bêtes à l’abattoir : on ne curette pas, on ne culbute rien, ça n’est même pas une mise à sac, c’est un anéantissement : des flaques de sang, des amas de chairs brisées sous des tonnes de verres pilés.

Voilà ce qu’il aurait pu rester du film Glass House d’Eisenstein à la fin, si le film avait été réalisé : une synthèse, un rapport circonstancié de Gaza, Stalingrad et Nagasaki : bris de verre et amas de chair pilée. La fin des Chants de Maldoror de Lautréamont, où nous est contée la mort spectaculaire du jeune et beau Mervyn, est tout aussi hallucinante que celle de la Glass House. Fin « gigantomachique », donc, du jeune, beau et innocent Mervyn chez Lautréamont, écrasé mis en charpie sur la façade du Panthéon à Paris, comme celle des habitants, certes égoïstes & méchants, mais aussi et en même temps victimes du projet inconscient d’un architecte hors-sol, dans la Glass House d’Eisenstein : des taches rouges cramoisies sur un océan de bris de verre…
// Seigneur, ne leur pardonnez pas ! Même le jeune Mervyn savait ce qu’il faisait en suivant Maldoror ! //
Texte © Bruno Lemoine – Illustrations © DR
Glass House est une série d’analyses sociales et de Contre-Histoire.
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[1] Entretien de Norman Ajari, diffusé le 28 avril 2025 sur le groupe Facebook : La Question noire. Cf. https://www.facebook.com/reel/664280229799977