Deux choses rebutent les historiens rigoristes à la lecture de Grasset d’Orcet : ce qu’il avance et la manière dont il l’avance. Notre homme faisait tout à rebrousse-poil de l’académisme, jusque à feindre l’ignorance. Quand bien même est-il le seul archéologue de son temps à avoir pressenti ce que la recherche découvre tout juste et que les cuistres dénomment : « architecture vernaculaire ». Là encore, Grasset d’Orcet feignit ne rien savoir, méfiant à l’égard des curieux qui dépréciaient le vernaculaire et le ravalaient en folklore. Comme un bon paysan, jouons au benêt, telle fut sa devise. Une technique éprouvée par les natifs des sociétés traditionnelles qui s’ingénient à répondre à côté aux fouineurs, mais rarement de travers. Grasset s’en inspira, quitte à romancer, entre mythologie et mythomanie.

Sous les combles du Cantal
Mythologue, il l’est, et un bon, dès qu’il traite de son cher Cantal, mais surtout, rapport à l’isolat dans lequel son bourg natal fut bâti et se complaît : Mauriac. Un vrai conservatoire de ce que Lévi-Strauss, avec la même duplicité, feignait d’appeler une « pensée sauvage » en acte. Alors qu’il n’y a rien de plus délié. Délié, à commencer, des lubies possibles d’un architecte ayant pignon sur rue, car Mauriac, du haut de son fier isolat, n’avait ni les moyens, ni la volonté, de s’en payer un. Elle fit donc avec la maçonnerie locale, et ses maçons construisirent, tous, au faîte des maisons :
… de vastes combles, dans lesquels une forêt de cœur de chêne fléchissait sous le poids des dalles de toiture. C’était un défaut général de l’ancienne architecture française d’être toute en combles à peu près inutilisables, et je ne m’explique pas cet amour immodéré pour les lourdes toitures, qui écrasaient bien plus la partie habitable des maisons qu’elles ne les couvraient : tout ce que je puis dire, c’est que, dans cette partie de la France, ce défaut est poussé plus que partout ailleurs à l’exagération. (Le Siège de Lyon, 1880).

Ce défaut à l’œil utilitariste, le philosophe sait s’en détacher. Merci à l’ami Thierry Paquot d’avoir rappelé, dans Le Toit : Seuil du Cosmos, que les anciens témoignaient – partout où des aspirations d’air s’engouffrent sous des toits pentus – de « l’adhésion à une cosmogonie » identifiant le souffle à l’esprit. Lieu sacré fait de granit et chêne où personne ne logea tant que le chaume le couvrît. La prospérité louis-philipparde changea la donne. Il fallut plus de bras, tant aux champs qu’en ville. Tout fut tuilé et l’espace rentabilisé.
La toiture, quand triangulaire, joue le rôle non négligeable de capteur, grâce à sa pointe, et de diffuseur par ses deux angles. Mais pas que, cette forme en soi revêt un pouvoir bien connu des praticiens de la kabbale prêtant à la lettre daleth la fonction de passeur entre les deux royaumes du ciel et de la terre. Une grande partie de l’œuvre de Grasset d’Orcet, quand il avance des éléments (mais non de la manière positive attendue), consista à dresser le répertoire des monuments français qui, dans les inscriptions, puis dans les livres, ont recouru à la lettre L pour marier, pareillement, le cosmique et le tellurique.

Le tellurisme n’intervient pas que dans les ondes émises par la nature. La littérature, aussi, en dégage. Ce tellurisme de la plume correspond alors au sens exotérique. Les gens terre-à-terre n’appréhendent que lui, alors qu’un sens cosmique couve dessous. C’est un ésotérisme laissé à l’appréciation du chercheur de vérité. Sachant comment cela s’articule, certains percent la combinaison du mot ComBLeS. Là où pour les gens terre-à-terre, il s’agit d’une sous-pente qu’on comble avec des biens qu’on y entasse, ceux-là entrevoient ce qu’il faut CaBaLiSer : le vrai Bien qui enrichit, quand délié des liens matériels.
De la rose de Provins à la Reine-Marguerite
Le langage des fleurs serait pareillement codé, lui que, au grand dam de Grasset, plus « personne ne parle », alors qu’il permet de tout dire « sans échanger une parole ». Il n’y va pas du symbolisme creux que les fleuristes plaquent sur les variétés les plus huppées. Leur commerce a vidé la rose de sa substance quand ils érigèrent Fontenay-aux-Roses, avantageusement proche de Paris, en paradis des amours délicats. Ses roses pastel riment, dit l’argument, avec la fragilité des femmes. Une méconnaissance si partagée que la rose champenoise de Provins, hier « d’un rouge plus obscur », ne se décline plus qu’en demi-teintes. Le chimiste Christophe Opoix est formel (Roses de Provins, 1818).
Celui qui tenait cour dans cette ville de Provins, le comte Thibaud, connu aussi pour ses chansons, avait rapporté cette rose de Terre sainte. C’était à l’époque du langage blasonné. Quand le rouge de l’écu s’appelait gueules, forme altérée de gol, le nom iranien de cette rose si rouge qu’elle signifiait « l’audace ». Aucune citadelle ne peut lui résister, pas même un cœur. Aussi, selon Grasset rappelant que « r » est une labiale (comparez le languedocien caramel au français chalumeau), le nom secret de la RoSe serait : (je) L’oSe. Chaque fleur tenant en son signifiant, son signifié, les adieux des amants se réduisent, dans Le Siège de Lyon, au don d’une reiNe-MaRGueRiTe. Question sous-jacente : Ne Me ReGReTtez(-vous) ?

Pareille indissociation entre signifiant et signifié ouvre à la magie du langage figuré. Dans le comté champenois de Thibaud, la métaphore fit longtemps florès. Tel l’ex-voto qu’on suspendait à un arbre, avec guérison à la clef si composé dans le langage des oiseaux. Qu’il s’agît de PieDs De BRoNZe, cela signifiait : PieDs DéBoNnaiReZ (au sens latin de de-bonarius : pas bon + Z=S en ancien-français pour marquer le pluriel). Le bronze, au sens littéral, ne concernait que la divinité solaire Belenus. Celle-ci guérissait des infirmités oculaires par l’éclat de la plaque de bronze apposée sur ses yeux, comme à Essarois, également en Champagne.
Dans le pays dont Thibaud fut par ailleurs le roi, la Navarre, ce langage, connu aussi en Languedoc et en Provence sous le nom d’aNGLaiS (pour aNGuLeuX), s’inspirait des carrés magiques des blasons. On trouve ainsi sur ce modèle, au Museon Arlaten (conçu par Mistral comme un poème-musée), un écusson propitiatoire pour que les dents percent. À chacun de ses angles ont été cousus des PaTTes De TauPe aidant les PeTiTes DenTs à Percer.

Un tel langage ne s’improvise pas. Il procède d’une technique enseignée de cœur à cœur. Rares sont les témoignages de cette science qui n’ouvrent pas à une pluralité d’interprétations, contrairement à la dent, au pied, ou à la fleur. Parce que les exemples de Grasset d’Orcet concernent davantage le champ ésotérique, de l’art monumental des chapiteaux coiffant les piliers d’églises aux rébus hermétiques de l’argot de Rabelais, sa découverte fut sujette à cautions.
Un point subsiste néanmoins, et sur lequel peu de controverses : le groupe qui procéda à ces inscriptions. Grasset fait grand cas du rôle joué par les goliards du 11e au 19e siècles. Un siècle après, la chartiste Jacquette Luquet-Juillet (1920-1992) remonte leur institution au 10e siècle et les donne en continuateurs d’Ovide, voire en initiés bacchiques. À l’origine, cette classe de clercs errants aurait développé son goût pour les hiéroglyphes afin de voiler tout le mal qu’elle pensait de son employeur : l’Église.

Mais l’Église ferma les yeux, si grand était leur art à ornementer les chapiteaux, notamment de perroquets. Papegay, outre évoquer le volatile, enlevait au pape toute pompe et en faisait le patron de la fête des fous. Dans le même temps, cela posait en instructeur des goliards : le Papé Gault (devenu le Cousin Duchêne dans les initiations forestières par lesquelles passa le grand-père de Grasset d’Orcet).
Les églises cessèrent d’être bâties quand l’imprimerie prit la relève. Et le hiéroglyphique se mit à blasonner à la mode picarde dès que le goliard tourna littérateur. Le languedocien, que Rabelais goûtait tant, prit alors son envol, riche qu’il était d’assonances, telle que rouson (« petite rose »). Rouson, très vite, campera la Raison, ainsi que le note Pierre Dujols (1862-1926), cantalou comme Grasset et soupçonné, pareillement, d’avoir été le mystérieux Fulcanelli. Il y va d’une philosophie alchimique, « R » signifiant « l’Or », en rien liée à la philosophie des Lumières, son pâle succédané. L’ivresse est inconnue de cette raison-ci, alors qu’elle ouvre les Méridionaux à l’Illumination, précise le même Dujols (La Chevalerie amoureuse, [1920]).

Cette Illumination peut se produire « sotz fuelha d’albespi » (sous les feuilles d’aubépine), comme le chanta une trobairitz anonyme (éditée par Jules Véran en 1946). Sa poésie d’antan est élégante, de même que trobairitz l’emporte en finesse sur notre féminin « troubadouresse ». Le présage qui lui est annoncée s’inscrit dans le nom même de l’aube-épine (alba-espi). Celui-ci indique que « l’alba tan tost ve » (l’aube, vite, va poindre). Un regret que la nuit finisse quand la Dame trobairitz, piquée au vif, a un sursaut d’orgueil. Pleine d’ardeur, elle réclame son dû à l’Amant.
Puisqu’ils se cachent « ins el jardi on chantoun li auzel » (dans le jardin où l’oiseau tient langage), et plus précisément « en un vergier », la Dame presse implicitement l’Amant de lui donner sa verge. Un vers le libelle fort bien : « Bels dous amicz, fassam un joc novel ». Sous le sens apparent de : « Beau doux ami, faisons un jeu nouveau », JoC NoVeL doit se lire JoVeNCeL (« jouvenceau »). Un marmot qu’elle veut, et hors mariage ! Les Compagnons qui ne maîtrisaient pas ce tour de langue pouvaient le comprendre par une autre voie. Leurs cannes étaient en effet faites d’un bâton d’aubépine qu’ils passaient au feu pour le faire durcir.

Le sacrifice de l’oignon
Revenons à la région d’Aurillac chère à Grasset d’Orcet. Il y a là une abbaye (moûtier) qui fut érigée au 9e siècle par le chevalier Géraud. Lui, les locaux l’appellent « Guiral », comme « Aurillac » est « Orlhac ». Chevalier modèle, il abandonna les armes pour les Évangiles et affranchit ses serfs. Si bien l’ami des pauvres que la vox populi en fit un saint. Elle le chanta aussi, et bien après sa mort, car l’abbaye lui survécut.

Henri Pourrat, en 1959, exhuma un de ces chants. Il s’agit d’une cantilène ayant usage de Marche pour les Jacquets d’Auvergne. Voilà comment est tourné un de ses couplets se fredonnant sur le Camino francés :
De notre rue et notre houstal
Près le moûtier de Saint-Guiral,
Sommes allés en la paroisse
Afin d’y chercher notre oignon…
Notre oignon ? Quel drôle de sacrifice Compostelle aurait imposé aux paroissiens de Saint-Géraud ! L’obole à verser, pour qui vend de l’oignon, concernait la seule cense seigneuriale, pas l’église. L’oignon favorise la circulation du sang : voilà l’indice qui rétablit ce qu’oignon veut dire dans le langage des oiseaux. D’autant que les lois de la poétique sont formelles, la versification d’un quatrain se fait en AABA, et « oignon » fausse la rime. Il faudrait lui suppléer : « agnal ». Ainsi se prononce, à Aurillac, « agnel » (de même que « houstal » pour « hôtel »). On retombe de plus sur un octosyllabe qui se finit en L. Vers que Grasset d’Orcet, en accord avec Rabelais, donnait pour le propre de la sentence codée.
Creusons cette voie. Ce n’est plus « Saint-Guiral » qu’il faut entendre, mais « Saint-Graal ». Au 13e siècle, Robert de Boron avait donné un roman qui, sous ce nom de « Saint-Graal », sanctifiait le calice chargé du sang de l’Agneau pascal. À défaut de boire de ce dernier, « croquons dans l’oignon », dit la chanson. De même que la taupe pouvait donner de belles dents et l’aubépine une belle fille. Toute vraie poésie naît ainsi d’un vieux fonds de magie sympathique. On peut appeler ça des « assonances invisibles ».

Invisibles non à tous : les blasons parlent. En rapport avec ce pèlerinage, Aurillac a le sien que la méthode de Grasset permet de décrypter. Retenons-en ce qui est couleur sang et à sa pointe : trois coquilles d’argent, et faisons-en huit pieds clos d’une labiale : eN GueuLeS TRoiS aRGenT CoQuiLLes. Ce qui peut se comprendre : « sang le trésor gît ici caillé », et qui nous interroge sur le Graal. Flirterait-il avec les bénédictins du lieu ?
Pourquoi pas ? Leur moutier fut celui même où le pape de l’an mil, Gerbert, acquit les principes de l’alchimie, puis Jean de Roquetaillade, qui forgea, trois siècles après, le concept de « quintessence ». Quintessence ici décrite « sang caillé », par métaphore du flux mercuriel qui coagule en or. Dujols, pensait, quant à lui, que Graal, en lien avec le grec crater, doit se lire « cratal ». Cratère pas seulement volcanique, mais aussi la « grande coupe » où se condense la quintessence (BM de Lyon, Fonds ancien, Ms. 5491 : fol. 11).
Texte © Iraj Valipour – Illustrations © DR.
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