La grand mensonge : au sujet d’un non entretien

DIDIER BIZET devait s’entretenir avec nous à l’occasion de la publication de son reportage photographique, LE GRAND MENSONGE (Pyramyd/Revelatoer, 2020), avant de renoncer à répondre à nos questions que nous donnons donc, ici, à lire seules :

1 – Didier, vous êtes photographe documentaire. Après avoir voyagé à travers la Russie et d’anciens pays du bloc soviétique, vous présentez dans Le Grand Mensonge un voyage effectué en 2012 dans le pays asiatique le plus fermé et secret qui soit : la Corée du Nord. Au-delà de cette fermeture ou ce secret mêmes, le sous-titre de votre ouvrage évoque plutôt un pays « où tout est vrai mais faux ». Aviez-vous déjà, avant de partir, la volonté de traiter de ce thème ou s’est-il imposé à vous durant votre séjour ? Qu’est-ce qui, dans la plupart de ces pays soumis au joug de telles dictatures – et la Corée du Nord est sans doute le pire d’entre tous -, vous attire tant ? Vous avez attendu huit ans pour publier vos photographies sous la forme de ce livre. Était-ce pour avoir le recul indispensable afin de trouver par quelle approche les présenter, ou était-ce à cause de difficultés autres ? Avez-vous financé ce voyage par vos propres moyens ou a-t-il été l’objet de financements extérieurs ? Qu’est-ce qui pose le plus de problèmes pour venir à bout d’un documentaire de cette nature ?

2 – En Corée du Nord, vous avez été dans l’obligation de suivre un parcours guidé et surveillé pour réaliser votre reportage. Ce parcours vous est apparu être une véritable mascarade, une mise en scène spectaculaire (dans le sens debordien de la Société du Spectacle), notamment parce qu’il s’agit d’une sorte de décor superficiel qui cache la misère réelle qui règne dans ce pays (1/3 de la population meurt de faim), et que ce parcours est surtout édifié et organisé pour les seuls étrangers. Comment vit-on cette « visite » quand on y est confronté en tant qu’occidental pourvu et rassasié, mais aussi conscient ? Psychiquement, moralement, voire physiquement, ce voyage vous a-t-il atteint ou éprouvé d’une quelconque manière ? Aviez-vous vu The Truman Show – inspiré de l’œuvre de Philip K. Dick – qui met en scène une réalité reposant entièrement sur un décor manipulé ? Diriez-vous que c’est un peu le même genre de décor à Pyongyang ? Diriez-vous enfin que vos photographies rendent compte vraiment de la réalité de ce que vous avez perçu de cet artifice ?

3 – En acceptant les règles imposées par ce pays ainsi que ce parcours balisé permettant la diffusion de prises de vue autorisées, n’avez-vous pas l’impression d’avoir participé vous-même à la propagande de ce régime ? Vous attendiez-vous à autre chose que ce que de précédents reportages montraient déjà dans la presse ou l’édition ? Pensiez-vous pouvoir photographier quelque chose d’inimaginable, d’impromptu, d’inattendu, quelque chose qui aurait jusqu’alors échappé à tous les photographes étant passés avant vous là-bas ?

4 – Votre travail photographique est présenté sous la forme d’images volontairement retouchées afin de faire advenir précisément quelque chose d’étrange, de décalé, presque de « paranormal », et qui, en dehors de l’intérêt visuel que ces retouches suscitent, oblige à un questionnement de la part du « regardeur » tant tout est déjà si irréel que ces retouches paraissent, au contraire, presque réelles. Comment vous est venue cette idée de retouches ? Qu’est-ce qui a motivé le désir chez vous de « fictionnaliser » votre matériau de départ ? Estimez-vous que ces retouches révèlent autant vos photographies originales que la nature mensongère de ce régime ? Mais, d’ailleurs, pourquoi parler de « Grand Mensonge », quand, finalement, ce que vous montrez de la Corée du Nord correspond parfaitement à une réalité qui, même maquillée, arrangée, mise en scène, est davantage une vérité qu’un mensonge : celle de son spectacle dont nous avons parlé plus haut, qui est cette dictature singulière, identifiable entre toutes, et qui s’impose comme telle dans vos photographies ? Votre sous-titre ne devrait donc t-il pas être plutôt « le pays où tout est vrai, mais faux », à la manière où Guy Debord estimait que « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux » ?

5 – Pouvez-vous nous expliquez la prise de risque qui a été la vôtre, d’une part, en effectuant ce voyage, et d’autre part, en publiant ce livre aujourd’hui ? Que risquez-vous, même ici en France, en montrant ainsi la Corée du Nord ? A contrario, qu’est-ce que votre guide, ou les personnes que vous avez fréquentées là-bas, risquent si le régime a connaissance de votre livre ? Comment ressent-on, sur place, la répression, la censure, l’interdit, la pression ? Quelle est, à vos yeux, la photographie de votre livre qui pourrait résumer, à elle seule, cette impression que vous avez ressentie personnellement de la Corée du Nord ?

6 – Pourquoi choisir de réaliser des reportages à l’étranger, et non pas en France, notamment dans ces zones qualifiées d’ « Archipel français », de « Territoires perdus de la République », ou encore, de « France Orange mécanique » ? Est-ce moins attractif, moins vendeur, ou trop complexe à mettre en place pour révéler, par l’image, les réalités et les faux-semblants sociopolitiques de notre pays ?

7 – Venons-en à vos projets à l’aune du changement qui s’annonce au niveau mondial concernant sans doute la fin de la libre circulation, de la diminution du trafic aérien, de la restriction des voyages et des échanges internationaux. Quels sont-ils et comment les envisagez-vous ?

Entretien © Isabelle Rozenbaum – Photos © Didier Bizet