Nocturama : Retrouver l’informe dans la lettre

Une émission depuis le transistor mental. Il était une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses de toute sorte assise au bord de la rivière Hudson. Là, était une ville célèbre dans tout l’univers, à l’égal rayonnement de la céleste Ayodhya. Elle avait pour nom Mana-hattan. Heureuse et belle cité, elle étendait sur toute la longueur de son île, resplendissante de prouesses architecturales, des constructions nouvelles dont celles de ce conglomérat d’avenues qui reçurent chacune le nom d’une lettre : Alphabet City (New York, je dirai un jour tes naissances latentes…).

Sur notre droite, au sortir d’une nuit blanche, notre hôtel échoué au cœur d’étendues désertes. Autour de nous (je suis en compagnie d’une femme à l’identité énigmatique, mais ses traits sont hindous ou persans), les buildings ont disparu : du sable, de la glace à perte de vue, et des boules de feu énormes suspendues par des câbles d’acier au gris d’un ciel mat étrangement monochrome et dense (un ciel de ciment). L’une d’elles nous surplombe. Des masses magnétiques avec des effluves rouge-orangé pareilles à des éruptions solaires s’en dégagent. Leurs langues descendent jusqu’à nous pour nous lécher le front.

Passé l’angle de l’avenue C (nous avons pris un raccourci vers la B via une ruelle très sombre), des masques jaunes et noirs à six bouches entraperçus au travers de trombes d’eau nous guettent derrière le rideau des fenêtres d’un immeuble surmonté d’une statue à dix têtes et vingt bras, comme pour souhaiter à Sītā et Rāma la bienvenue à l’autre bout de la nuit, qui est son commencement ?

C’est un fait : le soleil n’accomplit plus ses révolutions, les extrémités des pôles se touchent, et parfois, se confondent comme deux mains enlacées fuyant le monde des hommes. Cette partie de Manhattan, à moins que ce ne soit l’inverse car toutes les villes finissent par se ressembler, a de faux airs de Saigon. La mondialisation peut-être…  Une exposition sur l’empire colonial, comme celle de Marseille en 1922 où des chameaux de Tunis baillaient philosophiquement en compagnie de sympathiques caïmans malgaches y est en cours… comme m’avait expliqué en terrasse d’un bar d’East Village, Nguyen Ai Quoc (futur oncle Ho), alors en exil…

Il pleut sous notre ciel de ciment. Les boules de feu ont pris de la hauteur et sont comme autant de faux-soleils visibles par-delà le sommet d’immeubles collés au fond d’un hémisphère hors de portée des eaux, et sous eux, ces orbes illustres, mais surtout, ce déluge, les abords de Tompkins Square se dessinent, Nguyen Ai Quoc (dans le transistor) : théâtre d’émeutes sociale en janvier 1874 suite à l’ascension vertigineuse du chômage et poumon de la contestation contre la guerre du Vietnam durant les années 60, ce rectangle de verdure n’est plus, à mesure que nous avançons, qu’une succession de temples effondrés en partie couverts de fougères arborescentes. Les rues qui le bordent (ce que nous voyons de la B entre la 6e et la 7e East) ont des allures de fonds marins où l’on découvrirait l’Atlantide avant qu’elle ne soit engloutie à travers la vitre d’un aquarium. Manhattan Island. Et, c’est le front peint en rouge, le reste du visage en noir, que nous nous frayons un chemin à travers la végétation de ce nouvel Angkor parsemé d’amoncellements d’ossements d’une bête énorme. Quelques sirènes de police au loin ne font pas illusion.

Le long des façades de l’Avenue B, ce qu’il en reste, les immeubles semblent avoir été rasés au niveau du troisième étage, défilent sous forme de bas-reliefs d’innombrables batailles. 1874 : Soulèvement des tribus Pauba (East Village) et Kanasha (ouvriers d’origines irlandaises et allemandes pour la plupart contre la police locale…) dont les aïeux directs vinrent chercher de ce côté du monde, Sagesse et Prospérité, guidés lors de leur voyage, entassés dans des nefs sur fond de cumulus noirs par l’oiseau Garuda, véhicule brahmanique des monobites adorateurs de Vishnu-aux-longs-bras, jusqu’aux pieds d’une statue symbolisant l’Espoir et la Liberté…

Nous voici face à une mêlée d’hommes-singes (guerriers khmers tout droits sortis des bas-reliefs d’Angkor Tom) gesticulant en tous sens sous les cris gouailleurs de centaines de milliers de chauves-souris aux ailes longues comme des voiles de Maya, la mort comme une ombre suspendue à leurs fronts casqués, canines au clair, dans une inversion incarnée des lois de l’apesanteur : faux oiseaux poilus ou volatils dragons s’échappant par grappes interminables des buildings d’Alphabet City pour s’engouffrer plus au sud, aux abords du Federal Hall et de Trinity Church, dans les allées de l’antique Mana-hattan et ses reliques de diners dont les néons ne brillent plus.

Alphabet City (je me suis découvert une lubie frénétique pour les définitions) : Codage romanisé de l’espace limité à quatre dimensions. Une voyelle : A. Trois syllabes : B. C. D. et autour d’elles, clefs d’un monde en perdition, une invasion symptomatique de nombres de la 1e à la 193e rue (axe Sud-Nord) et de noms trop célèbres, piliers de l’histoire nationale (Hudson, Jefferson, etc.) déjà oubliés comme un fragment de vase au fond d’un étang. L’Atlantide…

Sagaie (queue de billard) en main, nous tenons mygales et pythons à distance à mesure que nous tâtonnons dans une brume tropicale (ma femme indianisée et moi). L’asphalte sous nos pieds s’écrase avec la même facilité répugnante qu’un sol spongieux d’où émanent à chaque pas des bataillons d’insectes de toutes formes. Des nuages de vapeur balisent l’avenue B, comme jaillis, au milieu des fougères, avec la rapidité de geysers trop longtemps retenus par des soupapes en fonte vissées à l’extrémité des égouts. Il ne tient qu’à quelques-unes de ces rondelles métalliques (on dit que les Génies des tribus Sedang et Jaraï, qui vivent entre Laos, Cambodge et Vietnam, voient des buffles là où le simple mortel ne voit qu’une gourde ou la souche d’un tronc d’arbre…) que les limbes de l’Hadès ne fassent définitivement surface pour balayer ce qu’il reste de poussière des Twin Tower ici-bas.

Sītā à Rāma, fuyant la colère de son père vers la forêt qui vit grandir Vishnu : « As-tu pris ta boussole ? ». A noir, B blanc… Le Chrysler Building s’élève, plus haut que tous les autres amoncellements de carcasses comme un phare éteint par-dessus les cendres d’un monde en ruine, et nous avançons d’un pas leste vers le monde d’après, telles deux ombres confondues glissant par-dessus les rochers d’Elseneur.

Texte © G. Mar – Illustration © DR
Nocturama est un workshop d’écriture fictionnelle in progress de G. Mar.