Rousseau, envers, contre et malgré tout !

Julie, Juliette, Emma Bovary, trois personnages de roman qui ont marqué à tout jamais notre imaginaire féminin. Devrait-on donner raison à Flaubert quand il affirme que la femelle a été créée par Dieu et la femme par l’homme, et jeter dans le caniveau tous les romans écrits par des hommes à destination des femmes pour enfin avoir quelque espoir de devenir ce que nous sommes ?

« Le roman c’est le mal », disait Rousseau avant d’écrire La Nouvelle Héloïse et de devenir le conseiller et thérapeute de lectrices s’adressant à lui comme à l’homme qui les avait devinées, et enfin peintes d’après nature. Pendant la Révolution, Madame Roland tout comme Olympe de Gouges voient dans Rousseau « l’ami des femmes », au moment même où Robespierre va rêver, avec lui, d’une très virile République. Comment concilier tout cela, comment le comprendre, et d’ailleurs à quoi bon chercher à le comprendre ? Du passé faisons table rase, et libérons nous enfin de tout ce qui, jusqu’à présent, nous a enfermées dans une insupportable minorité. Peut-être ai-je écrit Rousseau, un ours dans le salon des Lumières (L’Harmattan, 2021) pour me confronter à cette question…

« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières ». Au moment où Kant affirme cela, en 1784, il exclut les femmes de cette lutte pour sortir de la minorité. Pas un instant, il ne soupçonne que ce qu’il appelle « le sexe faible » puisse trouver le courage de se libérer de cette dépendance dans laquelle le maintiennent ses tuteurs masculins, mais cette dépendance, il la voit, il en parle, et à aucun moment, il n’affirme qu’elle est due à un défaut de l’entendement féminin.

« Il est si facile d’être mineur », si facile de déléguer à ceux que l’on suppose plus forts que soi la direction de sa vie et de sa pensée, mais aussi la direction de la cité, que la plupart des hommes y cèdent. Pourquoi les femmes agiraient-elles différemment ?

À chacun son rôle, à chacun sa place. Aux hommes – à certains – la sphère publique, les textes politiques, les essais, les préfaces explicatives. Aux femmes, la sphère privée, les romans, et tous les arts d’agrément. Quelle femme voudrait déranger un ordre qui fait d’elle comme de l’enfant, un être doux et fragile à protéger des atteintes du monde extérieur ?

Quand Rousseau affirme, dès l’incipit de Du Contrat social, « l’homme est né libre et partout il est dans les fers”, il l’écrit peut-être en pensant aux hommes, et non aux femmes, mais qui interdit à celui qui le lit de penser à lui, être humain, quels que soient sa couleur de peau, son lieu de naissance et son sexe ?

Cette phrase, je l’ai toujours lue comme une phrase qui me concernait, qui s’adressait d’abord à moi, et je refuse à quiconque aujourd’hui le droit de dire : Rousseau est un mâle blanc européen qui s’adresse à d’autres mâles blancs européens. C’est un représentant d’un patriarcat qui a toujours opprimé les femmes et a soutenu une culture du viol et de la domination qu’il te faut rejeter, par solidarité avec tous les damnés de la terre. J’ai été mineure hier, je ne le suis plus aujourd’hui, mais il n’est pas question pour moi de changer de tutelle ni d’idée reçue. Enfin, j’ai pris le risque de la pensée, et s’il est sûr qu’on ne pense jamais seul, j’ai choisi une fois pour toutes des compagnons de route que je traite à ma guise, et dont le sexe aujourd’hui est bien moins dangereux pour moi que le genre grammatical féminin auquel on voudrait me voir réduire tout ce qui en moi est chair qui aime, qui souffre et qui saigne, me coupant par là, du même coup, de toute solidarité avec les autres êtres sensibles.

Rousseau, à la fin de sa vie, prend le risque, à la demande d’opposants polonais, de consacrer six mois à réfléchir « au sort d’une nation malheureuse », et à la réalité d’un pays profondément inégalitaire que l’ogre russe voisin va, semble-t-il, inexorablement dévorer. Dans ces Considérations sur le gouvernement de Pologne, il écrit : « Vous ne sauriez empêcher que les Russes ne vous engloutissent, faites du moins qu’ils ne puissent vous digérer ».

Je ne crois pas pouvoir empêcher, moi qui aurait vécu sur deux siècles, que tout ce que j’aime soit englouti au 21e siècle par les ogres de notre temps, mais peut-être puis-je encore et encore, à l’aide de mes trois « Vieux » – Sade, Flaubert, et Rousseau donc -, donner quelques mauvaises digestions à tous les algorithmes et rewriters automatiques à l’estomac fragile !

Rousseau écrit ses Considérations pour faire reculer les frontières du « Pays des Préjugés », et élargir celles du « Pays des Chimères ». Pourquoi n’essaierai-je pas à mon tour de faire entendre la petite musique de mon Rousseau, aussi « ours » soit-il aujourd’hui qu’il l’était en son temps, et ne tenterai-je pas de trouver quelques lecteurs et lectrices complices pour fonder avec eux un petit, tout petit pays où l’on pourrait fredonner la musique de l’extravagant conseil qu’il donne au plus malheureux des Européens : « Il faut qu’on s’amuse en Pologne, plus que dans les autres pays, mais non pas de la même manière. Il faut en un mot renverser un exécrable proverbe et faire dire à tout Polonais au fond de son coeur : Ubi patria, ibi benè (la patrie est partout où l’on se trouve bien) » ?

Texte © Marie-Paule Farina – Illustrations © DR