Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves.
Mais où est-elle, notre vie ?
Où est notre corps ? Où est notre espace ?
(Georges Perec)
Pendant un peu plus de deux années, au gré d’un rythme mensuel, Isabelle Rozenbaum, est venue hanter un territoire, celui du chantier de construction de la future Cité du Vin, dans le quartier des bassins à flots, à Bordeaux. Armée de son appareil, elle a arpenté un terrain brut, marché dans la boue, le ciment, les gravats, accompagné les équipes dans les travaux de soubassement et de terrassement, posé son regard sur les pelleteuses, les bétonnières, les foreuses, les grues, regardé les dalles de béton s’écouler, les coffrages s’ajuster, les colonnes, les barres et les échelles s’échafauder, se « frayant un chemin entre les armatures en acier, les banches, les châssis de fenêtres, les câbles électriques, les tiges en acier protégés d’embouts en plastique coloré, les plaques de polystyrène, les crevasses et bien d’autres obstacles », jusqu’à ce que l’édifice sorte enfin de terre.

Ce « journal photographique » qu’elle nous présente s’accompagne d’une série de textes écrits au jour le jour, quasiment in situ, entrelaçant un témoignage sur les conditions dans lesquelles les photographies ont été prises et des considérations plus réflexives sur le médium photographique lui-même (chaque fin de texte est ponctuée par une citation d’artiste, fonctionnant comme une « chute »).
Il y avait, disons-le, un double risque dans cette entreprise : en premier lieu, que la commande institutionnelle – dont cet ouvrage est en quelque sorte un « surgeon » -, induise une représentation du chantier se cantonnant aux codes et à l’horizon d’attente qui sont inhérents à ce genre d’exercice ; au surplus, que pour cet ouvrage parallèle au catalogue « officiel », l’entrelacs textes-images joue d’une disjonction par trop « esthétisante ». La photographe a su échapper à ce piège en construisant une représentation inductive du réel – naviguant du particulier au général -, doublée d’une écriture qui ne cherche jamais l’effet allégorique, pour s’en tenir au littéral, au sens obvie, à la chose même. Le titre, dans ses accents péréquiens, donne d’emblée la clef de lecture : c’est l’infra-ordinaire qui est ici interrogé, ce qui – quand le bâtiment sera fini -, sera oublié par tout le monde, le quotidien du chantier, sa banalité, sinon sa dérision. Isabelle Rozenbaum suit le programme de Georges Perec pas à pas : il s’agit d’interroger les « choses communes », y compris dans leur trivialité outrancière.

Aussi est-ce la définition traditionnelle de la photographie comme tentative de captation de l’espace que vient battre en brèche son travail. Conversion de « tous les aspects visibles du monde en une image statique et consommable » selon l’artiste Robert Morris, souvent la photographie est, toujours d’après le théoricien du minimalisme, « un déni de l’expérience » (The Present Tense of Space, 1978). C’est à rebours de cette annexion de l’espace et de son aliénation que travaille cette série d’images et de textes. L’entrelacs qu’il dessine nous oriente vers une ré-appropriation de l’expérience concrète, vers un renouement de la perception (en témoignent les multiples notations sensorielles ou météorologiques qui émaillent les textes). Ce que le travail photographique refuse frontalement, c’est la mise en coupe de l’espace, ou tout du moins d’un espace, qui dans sa configuration future, commandera un certain type d’imaginaire. Il n’est pas innocent, à cet égard, que la photographe ait fait le choix de la planche-contact. Du croisement de ces représentations sérielles avec des récits « minuscules » naît une tension : l’apparente immédiateté des images est déjouée par la texture temporelle de chaque récit. On retrouve dans cette démarche certains enjeux du Narrativ Art des années soixante-dix, mais avec un décalage qui a son importance : le jeu avec la durée.

À la logique spatialisante (qui est consubstantielle au capitalisme), celle du temps figé, du présent perpétuel de la valeur, Isabelle Rozenbaum oppose une dé-prise : il s’agit pour elle de trouver le temps sous l’espace, le temps qui dure, le temps qualitatif pour parler comme Henri Bergson. Si à l’ère du spectaculaire intégré, le temps lui-même est considéré comme espace, alors faut-il retrouver « sous la croûte quantitative » (selon la formule de Georg Lukács) du temps des chronomètres, du temps spatialisé, quelque chose qui serait de l’ordre de la durée intime. À leur façon, par le biais de leur collision autant que par la durée qu’ils déroulent, ces textes et ces photographies disent l’intensité du temps confisqué, pour mieux le retrouver.
Texte © Xavier Boissel – Photographies © Isabelle Rozenbaum /ADAGP – Illustrations © DR
Préface au livre Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais (Elytis, 2016).
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