Z comme Zoroastre : Manifeste pour les enfants qui baillent sans s’ennuyer

John Toland savait ficeler ses essais philosophiques. Une dissertation sienne, Clidophorus (1720), expose un point crucial souvent esquivé. Certes, convient l’Irlandais, toute l’humanité encourage le cherchant à chercher la vérité. Mais quid après ? Rien n’est dit du comment le cherchant doit se faire enseignant. Cette question, éludée, ouvre au drame national quand les parents d’élèves, promus consommateurs, scannent le mode de fabrication des agents en charge d’instruire leurs enfants. Certes, un cursus indique leurs centres d’intérêt, mais rien ou peu, sur leur art ou la manière de les communiquer. Aussi, les « sachants » (terme qui les moque de nos jours) seront tantôt suppléés par des machines conçues, elles, pour recracher le savoir. À moins de poursuivre la quête de John Toland dans cet art pédagogique, dont nul n’a jamais professé les lois.

Pourquoi baillonner Homère ?

Ces lois, pourtant, existent sous la forme d’une rhétorique inconsciente qu’il serait difficile, bien que binaire, d’ingérer à l’IA. Soit l’enseignement, pour être efficace, recourt à la fable, soit à l’allégorie. Homme des Lumières goûtant à l’ésotérisme, notre Irlandais préférait l’allégorie. Cette manière voilée de présenter la vérité, quitte à paradoxalement l’inverser, stimule l’intellect. La franc-maçonnerie en a fait ses gorges chaudes. Et Toland, bon philosophe, récusait la fable, jusqu’à approuver La République de Platon bannissant Homère du cercle des éducateurs. Comment espérer de jeunes gens que leur imagination ne s’échauffe pas à ouïr des récits de Dieux qui se tapent sur la gueule et fourbissent des coups bas ?

J’incline, moi, en faveur de la fable. Peut-être par affection pour Zoroastre, dont Toland réduit la magie à avoir subjugué le peuple de la Bactriane de récits enchanteurs mêlant le faux au vrai au-delà de raison. Pourquoi pas après tout ? Faire abdiquer la raison, en prononcer les limites par un enseignement qui la dépasse, voilà peut-être la bonne maïeutique ? Toland, en condamnant cette méthode, n’aurait-il pas été victime du préjugé de son époque contre les femmes, réduites à des appareils buccaux crachant des contes de vieilles folles et des légendes de chaumières ?

Regardons la chose avec l’œil moins obtus des deux derniers siècles. Rien, alors, ne parut plus profitable pour apaiser les ardeurs des jeunes gens que la Bible et les Évangiles narrés sous forme de fabliaux par des conteuses patentées. Avec de telles femmes et une telle rhétorique, où le vrai devient sujet à caution, où le mystère frise la mystification, il en fut fini de l’imaginaire travaillé par des sermonneurs en chaire prenant, au nom de l’allégorie, l’ire de Dieu pour une grenade dégoupillée. Bien que jugées éculées dans leur pays respectif, rien n’a été plus salutaire que la mise en fables du christianisme par la Comtesse de Ségur auprès des petits catholiques, puis par Enid Blyton qui œuvra chez les baptistes en barboteuse et autres anglicans. La science des religions devrait y regarder de plus près.

Vivent les enfants qui baillent !

En 1865, Madame née Rospotchine avait vingt petits-enfants. Tous s’activèrent à épousseter son fauteuil pour qu’elle leur contât à sa manière, pas celle de Renan, loin s’en faut, la vie de Jésus.  Elle envoya jouer dans le jardin ceux qui n’avaient pas sept ans, non par défaut d’entendement, mais parce qu’une leçon de choses acquise en se frottant aux orties leur serait plus parlante. Elle servirait aussi de prélude aux narrations de la vieille dame où Jésus s’auréole du savoir merveilleux d’un jardinier. Très vite, grâce à cette méthode, tous finirent par faire cercle autour de Mère-grand. Quand la petite, âgée de dix ans, se mêla de faire la police auprès des plus petits, la conteuse l’invita à se modérer. Elle eut ce mot que le corps enseignant devrait méditer : « Je sais que les enfants baillent sans s’ennuyer ». C’était renouer avec le sens médiéval du mot « bailler ». Comme une inspiration, un soupir, ouvrant sur un au-delà de l’entendement, à l’instar de qui baillait, naguère, sa foi. Là où l’allégorie incite à une recherche aiguisée du sens et se vit sur le mode de l’excitation, rien d’autre à attendre d’une écoute en dérive vers l’Imaginal que d’ouvrir à la contemplation du vide.

Le plus gros des bataillons ès théologie rumine une idée bien mesquine quant à la malédiction professée par Jésus à l’encontre du figuier stérile. Pas de doute pour ces gens-là, il y a allégorie. Allégorie qui, quoique frugale, voile une pique de viandard. Car ce fruitier qui ne porte pas de fruits, la saison ne s’y prêtant pas, campe à leurs yeux la sécheresse de cœur des Bene Israël. Ces derniers disent bâtir la Cité idéale, mais que la Clef de voûte leur tombe tout cuit du ciel, ils n’y croient point. Quel vil enseignement est ici professé à l’Intellect, comme une invite à mâchouiller des haines recuites. L’enfant, fort heureusement, échappe à la mesquinerie d’une telle perversion.

Jacques, onze ans, de tout son cœur, se récrie : « Mais ce n’était pas la faute du figuier, puisque ce n’était pas la saison des figues ». La Ségur enchaîne alors un conte, du type que les folkloristes disent étiologique. « C’était un figuier trompeur », souffle-t-elle sur la foi que « les figuiers ont à la fois des feuilles et des fruits ». Mais celui-ci, bien que « ayant des feuilles », portait, en guise de fruits, du vide. Parce qu’incomestible à l’inverse de la variété femelle que campe l’Âme productive, cet « hypocrite fait croire à des vertus qu’il n’a pas » (Évangile d’une Grand’Mère, 1865). La fable sonne si vraie qu’elle est, de nos jours, resservie auprès des jeunes séminaristes.

Baillons la porte à la Celtie

Le fabuliste français gâte son talent à trop se vouloir sentencieux. La Fontaine pâtit de ce vilain travers ; notre Comtesse lui emboîta le pas. Elle teinta donc le mythe du Paradis perdu d’une bonne dose de diablerie pour expliquer sa perte. Plus radicale que La Fontaine, elle affirma même à Gaston, cinq ans, que « les bêtes n’ont jamais parlé ». Pour lui clouer le bec, elle lui a brandi Satan. Aussi terrorisé que par le martinet, l’enfant s’entendit sermonner : « C’était le démon qui parlait par la bouche du serpent. Comme il était très beau, Ève crut ». Alors, Armand, sept ans, de lancer : « Qu’elle est bête, cette Ève ! » (Bible d’une Grand’Mère, 1869). En agitant ce spectre, Mère Grand encouragea la misogynie. Plus grave, elle perdit de vue le sublime que l’Imaginal insuffle. Elle oublia en effet que le Serpent, loin d’être le diable incarné, fut maudit de Dieu après coup, tout comme le Figuier le sera par son Fils : le premier pour avoir incité à manger un fruit impropre à la consommation, le second pour en produire. Tous deux allaient à l’encontre de la création.

Il reste les contes de fées venus de l’Angleterre. Là, le vieux fonds celtique a du mal à avaler que la langue des oiseaux ne soit qu’allégorie. Il incline même à croire qu’un serpent doué de parole serait assez habile pour inventer la raison. La célèbre conteuse Enid Blyton narra la Bible de cette manière. Alors que la Seconde Guerre mondiale battait son plein, elle campa le serpent en philosophe. Celui-ci invitait son auditoire à aller par-delà le Bien et le Mal, à prononcer la Mort de Dieu, à acquérir un savoir comparable au sien. Il ignorait ainsi caricaturer l’omniscience en technocratie. Ève – qu’elle soit l’Âme cosmique sur un plan supérieur, ou l’Europe des nations dans le nôtre – loin de craindre le serpent, l’écouta, tant l’Éden ressemble au monde démilitarisé de la SDN. Et le serpent, éloquent, lui tint un discours qu’Enid Blyton avait davantage perçu de l’Imaginal que lu dans la Bible :

Ne crois en rien cette histoire selon laquelle Dieu t’aurait interdit de manger de ce fruit parce qu’il mettrait un terme à votre joie de vivre. Une seule raison prévaut. En goûtant au fruit de l’Arbre de la Connaissance, vous gagneriez la connaissance tant du bien que du mal, laquelle est pour l’heure le monopole de Dieu et de ses anges. Devenir aussi puissant que Dieu himself, voilà ce qu’il ne veut pas ! (Tales from the Bible, 1944).

Le serpent dépeint Dieu en être raisonnable ayant le culte de la puissance. Ce niais voit dans l’autre ce qu’il est, un dictateur. Alors que chaque fois que Dieu se manifesta, Il oscilla entre folie et humilité.

Le serpent reste aveugle à l’essentiel. Voilà ce que signifie la fable d’Enid Blyton, autrement plus suggestive que Ségur s’égarant dans la diabolisation du serpent. Aussi sottement qu’elle, par amour béat pour les symboles et les allégories, nous avons tous diabolisé Hitler, autrement dit : banalisé en se prenant dans ses filets. Pareil pour Staline et consorts. Alors que s’ils avaient fait l’objet d’une fable maudite, la transmission du savoir de ce qu’ils furent, aurait mieux vacciné les esprits.

Texte © Iraj Valipour – Illustrations © DR.
Z comme Zoroastre est une série à la rencontre des Images métaphysiques. 
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