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Devant le déferlement imminent des chars, dans la panique de l’exode, chacune d’elles a vidé sans un mot son modeste coffre à bijoux au fond d’un sac.
« Nos seuls trésors ».
Une fois sur zone, les envahisseurs trouvent des boîtes ouvertes, renversées sur un lit, un tapis. Ils les retournent pour voir avec la pointe de leur arme et ressortent.
Elles, sur les routes, poursuivent l’inventaire en silence.
« Une bague jonc, deux bagues serpent, deux paires de dormeuses, or rose ou pierre de lune, l’alliance, pavée de rubis, un médaillon ouvrant, une bague dôme constellée d’aigues-marines, un solitaire, un sachet de brillants dessertis de leur monture d’origine, une broche or blanc et jaspe, un bracelet trois ors et opale, tout l’or du monde, une grande parure de saphirs, une rivière de diamants, des diadèmes pleuvant, roulant des gemmes incendiaires, charriés sous terre sur des millions de siècles ».
La nuit venue, dans les forêts, elles enfouissent leur butin au plus profond de leur bas-ventre.
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Il y a des arbres sur le fleuve, des centaines d’arbres qui descendent à la vitesse du courant.
D’étranges arbres.
On les voit arriver de loin, prévenu par les rumeurs de l’amont. Certains, sur le chemin de halage, ont ralenti à leur passage et restent là, longtemps après, comme des pierres. Plusieurs pressent le pas en se frottant les yeux, s’arrêtent à bout de souffle, relayés par d’autres qui, les bras levés, courent comme s’il y allait de leur vie jusqu’au pont, à l’entrée du bourg. Les troncs, ficelés par huit, se dérobent et refont surface, puis on perd leur trace dans les remous qui se forment autour des piliers. Les plus rapides sont penchés, de l’autre côté de l’ouvrage, sur le garde-corps de l’arche centrale : c’est de là qu’ils les voient reparaître entre les branches laissées par la crue récente, l’œil à pic sur les mutilations les plus profondes des crânes, des torses, des pubis.
Du garde-fou, ils les suivent jusqu’aux parages du méandre, jusqu’à disparition totale des corps.
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Nous promenons nos écrans à ras de terre, archivons au plus près les dernières dévastations du relief : morceaux de parpaings, valises ouvertes, charpie de solives, de matelas, éclats de briques, de vitres, de tuiles, de tôles, jouets d’enfants démembrés, débris de contenants divers, cadres vides, couvre-chefs, pieds de tables, chaussures dépariées, pages arrachées, horloges bloquées sur l’heure précise, matinale, irradiante, du choc.
Dénombrons sur les parois encore debout des immeubles où vivaient les familles, les portraits graffités de leurs membres disparus, restés sous les décombres.
Le cimetière est contigu, rien ou presque ne le distingue du théâtre des opérations. Univers uniforme. Nous, nous perdons parmi les cratères, les crânes descellés par l’explosion des missiles, les stèles renversées, fracassées par les allées et venues des bulldozers. Recueillons sur écran ce qui a été disjoint : le nom des morts d’avec leur prénom, l’instant de leur naissance d’avec celui de leur mort.
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(dis
loquer disperser désol
idariser rassembler déporter user
réduire occire occire occire occire araser c
oncasser piler pulvériser briser broyer brûler mas
ser exterminer masser disséminer miner défigurer d
éminer réarmer désarmer reconstruire encercler démoli
r défaire et rebâtir raser ruiner rayer refaire et redéfaire ép
uiser épuiser épuiser ranimer tuer saigner équarrir rafler ann
ihiler violer anéantir lapider mutiler asservir exténuer raviver
cogner tuer déplacer piéger tuer séparer trier tuer battre abatt
re écraser battre abattre aplatir pendre encore et dépendre att
acher raccrocher torturer enterrer tuer désarticuler désosser e
ntasser humilier inhumer enfouir enfouir enfouir redresser
avilir hébéter affoler enfoncer déterrer renfoncer déplace
r renterrer désenfouir incendier calciner réduire éparpi
ller rentasser disperser concentrer tuer tuer tuer tue
r tuer tuer désunir vider éradiquer liquider nie
r nier nier regrouper affamer concentre
r assoiffer concentrer épuiser c
oncentrer englou
tir)
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Qui ne porterait aux nues un objet aussi parfait ? Qui, à chacun de ses retours, ainsi qu’à l’aube l’héliotrope, se lasserait de considérer cette sphère si splendidement miraculée, roulant sans défléchir sous tous les yeux, tout en variant nuit après nuit au-dessus de nos têtes ? Que soient connues les circonstances hasardeuses de sa naissance et les lois fondamentales qui nous l’attachèrent, n’enlève rien à la fascination qui est la nôtre devant le spectacle de cette face blême et nue, de cette surface délicatement ruiniforme, de ces taches (Crises, Fécondité, Tempêtes, Sérénité, Pluies Nuées et Vapeurs) qui n’ont de mer que le nom. L’attraction est irrésistible et il semble qu’après l’œil, nos corps soient appelés à s’y projeter, à s’y écraser sans fin, à rebondir de vallée en plateau, de falaise en dorsale, à imprimer leurs pas dans la poussière stérile des sommets, celle aussi des cratères qui grêlent par milliers l’avers visible, et jusqu’aux plus noirs de l’inconnaissable revers.
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Dans le pentagone
Un désert ?
Oui. Dans ce repli inhabitable du territoire, à des milliers de kilomètres de l’ennemi, nous reproduisons inlassablement un des quartiers de la ville cible. Le modèle est un ensemble de blocs très densément peuplés, dont nos architectes ont fait sortir du sable une copie parfaite, à s’y méprendre (il insiste), prête à accueillir des familles de retour de l’usine et de l’école. Une réplique, la troisième depuis le début de l’expérimentation, comparable jusque dans le vieillissement des bois de charpente, la cuisson des briques, l’épaisseur des draps de lin, entre autres détails auxquels nous nous escrimons à opposer la formule incendiaire optimale.
Détruire davantage ?
Non, détruire mieux. Nos ingénieurs sont d’ailleurs sur le point d’obtenir le dosage rêvé de phosphore blanc, de naphtalène, de palmitate de sodium, un gel extrêmement inflammable, seul capable d’en finir avec cette fiction urbaine, une fois pour toutes. D’avoir le dessus. Bref d’en venir à bout.
Fin de la première époque

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Au commencement était l’argent.
Numéro atomique : 47.
Symbole : Ag.
De ce métal ductile, dont on estime avoir extrait en différents points de la chronologie et de la croûte terrestres une quantité au moins égale, en millions de tonnes, à celle qui se trouve encore aujourd’hui prisonnière à des profondeurs inaccessibles, des lustres d’astrochimie ont permis de reconstituer la cosmogénèse : lorsque longtemps après la déflagration primordiale, les étoiles primitives eurent épuisé leurs ressources d’hélium et d’hydrogène, atteignant ainsi leur densité maximale, elles ne purent que mourir en d’inimaginables explosions et collisions au cours desquelles, à des vitesses inouïes, les atomes de fer issus de la première nucléosynthèse s’asservirent les flots de neutrons libérés par le déchaînement des températures, formèrent des éléments plus lourds encore – plomb (Pb), platine (Pt), tellure (Te), or (Au), sélénium (Se) qui se répartirent alors de manière homogène dans la totalité de l’espace-temps.
Textes © François Bizet – Illustrations © Naoya Hatakeyama & DR
L’Âge de pierre est une série poétique sur la mémoire du monde en 100 textes.
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