Toute aventure n’est pas une odyssée, mais une odyssée est un puits d’aventures, collectives et marquantes, dont l’écho peut retentir longtemps. Ces aventures sont des voyages, des rencontres, des batailles et débats, des énigmes et défis, et pour certaines des océans versés sur les pages ; des aventures à raconter, à traverser. Quand on en sort un peu sonné et encore tout imbibé d’elles et de ses nages – de ses grattages de tête, de ses nœuds de neurones et ses révélations – il nous faut pourtant, comme Ulysse, laisser derrière soi tout ce qui n’est déjà que traces et narrations, formes et fragments, pour rentrer à la maison, retrouver la raison.
Comme dans chaque aventure, quand vient la fin s’écoule d’abord un temps où le regard flotte en arrière, à la recherche d’un dernier signe à se mettre sous la paupière, et tel un mirage qui scintille au loin, l’aventure brille et puis se fige. Elle glisse et disparaît dans un dernier geste, une dernière cérémonie, pour faire place au changement et au recommencement à venir.

Avant d’entamer pour nous – nous héros, héroïnes ou témoins de cette boucle déployée en spirale – un nouveau cycle de perspectives et d’obsessions, prenons le temps de regarder dans l’œil du cyclone ce que fut l’aventure de cette revue nommée Catastrophes :
Catastrophes, avec son pluriel optimiste, publie des textes dont l’écriture travaille à la fois au bouleversement du cours des choses, et à la création, dans la voix, d’un autre-chose. Enfin, dont l’écriture travaille, d’abord. L’événement, quant à lui, viendra ou ne viendra pas : aucune assurance, le poème n’est pas une technique. Nous ne proposons donc pas d’art poétique, mais des séries : un tâtonnement, une fuite, un martelage, – résolus mais aveugles, catastrophés mais opiniâtres
Au rythme de voix vibrant à l’unisson d’une même entité, collective et multiple, cette revue fut donc d’abord une « écriture qui travaille » à construire, à penser, à déplacer et modifier le « cours des choses », qui travaille en elle-même – dans et avec la langue – comme à ce qu’elle nous fait : comment elle travaille et nous travaille. Une écriture qui s’exerce aussi au « bouleversement » et au renversement – des courants, des points de vue, des habitudes – en faveur de « la création, dans la voix, d’un autre chose » : peut-être un espace d’expérimentation pour la liberté de dire, de penser et d’ouvrir d’autres espaces de liberté de dire, de penser et d’ouvrir d’autres espaces… et où « l’événement » tient lieu de moteur et d’objectif comme possibilité de faire, de provoquer, de produire et de partager, ou pas, avec qui veut ou sait voir, sans redouter l’échec ou la critique, ni craindre que la magie n’opère pas. La place aux doutes donc, aux tentatives, aux recherches, aux hésitations, aux répétitions, aux mouvements, aux petits bonds et aux grands sauts, pour un art qui ne se nomme pas, ne s’autoproclame pas, ne se prend pour personne, encore moins pour lui-même ou pour un autre, se donne seulement, sans concessions.
De tout temps les humains ont cherché à transformer leurs expériences en terrains de jeux pour en extraire de nouvelles matières à mettre en forme et à penser. Quand les esprits les plus vifs élaborent des théories, des concepts ou des récits qui pour certains deviendront mythes, lois ou théorèmes, d’autres s’amusent à changer les fresques et les frasques de leur existence en sujets d’étude, les catastrophes en aventures. Dans le plaisir du jeu, l’excitation du dépaysement et de la découverte, quand tout s’écroule autour ou s’envole dans les hautes sphères de l’impensable, ceux-là peuvent toujours se réjouir de chercher des moyens de défier le destin et ses crises.
Le mot « catastrophe » vient du grec katá qui signifie « vers le bas » et de trophê qui veut dire « nourriture », « croissance », suggérant ce qui nourrit, nous fait grandir, nous élève, dans un mouvement qui part donc du bas, peut-être depuis la terre, pousse en dessous pour nous pousser nous-même vers l’inconnu – un ailleurs en dehors de soi – même si toujours le temps nous y ramène, nous y attache. Parallèlement, le terme renvoie aussi à des notions presque opposées de « renversement », de « fin », qui contiennent l’idée de chute. Il y a donc dans ce mot un double mouvement : qui libère et jaillit d’un côté – s’ouvre et s’élance – ; qui retient ou retombe de l’autre – se replie, se referme.

On peut ainsi voir Catastrophes comme une revue qui aura sur faire place aux revirements, aux secousses et aux élans qui auront tenté de faire et de dire autre chose, de jouer avec le chaos, la perte des repères, le changement, la destruction, le dénuement… et dans cette « fin de l’aventure », un point de chute qui aura pour effet une remise à zéro, la fin d’une histoire et le début d’une autre.
Après avoir failli s’appeler Création ou plutôt cRéation ou encore La Catastrophe enchantée – ambulante aurait pu être envisagé – Catastrophes est sortie du four à l’automne 2017, sous l’impulsion d’un désir insufflé par Pierre Vinclair auprès de ses « camarades » Laurent Albarracin et Guillaume Condello. Portée par cette créature à trois têtes – bien que l’une, comme on l’apprendra dans l’épilogue, aura pesé plus lourd que les autres dans la prise en charge de sa confection – la revue s’embarque pour un grand huit de 50 numéros en ligne et 5 volumes papier parus au Corridor bleu. Son ultime opus – Catastrophes 5, la fin de l’aventure – sera lancé dans le ciel littéraire en janvier 2026, tel un pavé refermant la boucle.
Sur le site Internet, on trouve encore les « écritures sérielles » de plus de 300 noms de la littérature contemporaine (et certains des siècles passés) issus de langues et continents variés. Poèmes, traductions, essais, feuilletons, textes critiques et de création y sont accessibles depuis le sommaire de chaque numéro ou par le général qui regroupe les textes par catégories :
- Feuilletons (textes français courants sur plusieurs numéros)
- Célibataires (poèmes inédits français)
- Traduction (de l’anglais, du chinois, de l’espagnol et de l’italien)
- From Singapore (notamment des textes inédits, en bilingue)
- États du sonnet (le sonnet, entre tradition et expérimentation)
- Sentiers critiques (essais sur quelques parutions récentes)
- En théorie (réflexions sur la poésie)
- L’art hors les murs (œuvres graphiques ou picturales)
- Corps à corps (avec un auteur de la tradition)
- Trouées (poèmes dont vous assurez les finitions)
- Postes (art poétique sur un coin de table, papiers collés et coups de sang).
Un tel espace, aussi foisonnant qu’organisé, pourrait se résumer à « une histoire d’écriture collective ». C’est du moins le pari un peu fou qu’ont fait ces trois poètes « haut-parleurs » en animant chacun à leur manière et à leur degré, mais sur une même longueur d’onde, cette revue polyphonique qui fut pendant huit ans le porte-voix d’une génération en prise avec des préoccupations écologiques, politiques, artistiques, et bien sûr littéraires. Nombre de ces voix, connues et moins connues, ont participé à faire de cette aventure un remède à la morosité ambiante. Certaines y ont même fait résonner leurs premiers mots avant d’être accueillies par des maisons d’édition pour prendre leur envol. Tremplin pour les uns, terrain de jeu ou de recherche pour d’autres, Catastrophes a été le lieu de nombreux échanges, réflexions et sujets passionnants, souvent teintés d’humour, avec des thématiques innovantes, toujours en lien avec des enjeux littéraires portant principalement sur le langage, la création ou ce que Pierre Vinclair a pris l’habitude de nommer « la vie du sens ».
Pour donner une idée de l’originalité des termes et des sujets abordés, voici un aperçu de quelques titres de numéros constituant à chaque fois le sujet d’un dossier divisé en différentes sections intitulées pour les plus importantes « Carte blanche », « Sentier critique » ou « Corps à corps » :

Avant de rentrer plus précisément dans la toute dernière parution imprimée, jetons un œil à l’une des explications fournies par Pierre Vinclair dans le dernier numéro en ligne sur ce qui s’est fabriqué dans cette revue entre 2017 et 2025, avec ce bloc de 36/36 (36 vers de 36 caractères) :

Les mots et leur forme parlant d’eux-mêmes, venons-en maintenant à la toute dernière publication imprimée parue en ce début d’année : Catastrophes 5, la fin de l’aventure. En ouverture on y découvre un poème de Laurent Albarracin, aussi bref que concentré, cousu de fils bleus se référant à l’œuvre de Sylvia Plath à qui il dédie ces mots dans un geste qui tient lieu d’allégorie pour un adieu :
Arbres d’hiver
vierges au fusil d’absence
et châteaux de bois sec
vous tenez dans vos rameaux
l’édifice brisé.
L’attente est un bleu qui tire
sur l’ambulance.
Dans la cuisine
la bouilloire comme un train sur le lait.
L’évocation aux « châteaux de bois sec » n’est pas sans rappeler Le Château qui flottait écrit par l’auteur lui-même quelques années auparavant, où l’on découvrait des chevaliers-poètes en train de gravir des remparts de sonnets pour atteindre un précieux édifice – le palais des poètes – où chacun rêvait avec humour de pouvoir se hisser. Mais ici, pas d’épopée ni d’envolée burlesque, juste « un bleu qui tire/sur l’ambulance » comme la bouilloire siffle la fin du jeu. Quatre sections composent ensuite le volume :
- J’entends des voix : avec des textes de Julia Lepère, Ivar Ch’Vavar, Guillaume Condello.
- Mort à la poésie : Marie de Quatrebarbes, Maya Vitalia, Julien Boutonnier.
- Universels reportages : Jules Masson Mourey, Pierre-André Milhit, Pierre Vinclair, Camille Sova, Martin Rueff, Pierre-Martin Godin, Marina Skalova, Jean-Baptiste Happe, Guillaume Artous-Bouvet, Emmanuelle Pireyre, Grégoire Damon, Augénie Favre, Marlène Tissot, Julien d’Abrigeon, Yann Miralles, Sandrine Cnudde, Cécile Riou, Hélène Sanguinetti, Michèle Métail, Florence Pazzottu, Olivier Domerg, Louis Ibert.
- Qu’est-ce que tu racontes ? : Pierre Vinclair, Sophie Martin, Élisabeth Barret Browning. Ces interventions sont suivies d’un épilogue d’une quarantaine de pages de Pierre Vinclair expliquant la naissance de la revue, le contexte et les enjeux de l’époque où celle-ci a pris sa place.
Beaucoup des textes présents dans ce dernier numéro m’ont enthousiasmée. D’abord, parce que leur diversité m’a semblé assez bien refléter ce que peut être aujourd’hui une « revue de création littéraire », en particulier dans un contexte qui a tendance à l’uniformisation au sein de microcosmes séparés, gravitant chacun autour de leur propre planète de croyances et de modes d’expressions. Ensuite, parce que même s’ils n’ont pas réellement de thème commun, plusieurs de ces textes sont traversés par des éléments qui se font écho et qu’on pourrait qualifier de dansants, ou du moins de mouvants tant ils se déplacent et circulent et remuent de façon liquide, comme si l’eau elle-même, hormis quelques poèmes dont celui en introduction, y occupait le rôle principal : qu’elle était le personnage fantôme et insaisissable, mais à la fois omniprésent, traversant.
Et c’est dès la première partie, lorsque Julia Lepère délivre 11 chants datés du 11 novembre 2022, que l’on découvre celle qui se présente d’abord sous des airs de jeune fille et dont on comprend très vite qu’elle « Pourrait être aussi/Une mer » et bien plus, puisqu’elle change constamment de forme, de corps, de fonction et même de nom :
Moi je n’étais ni Marianne ni Molly
Le jouet d’aucune fiction, personne
Ne m’écrivait
Et si sur la plage certains soirs
J’oubliais aussi de dire non
C’était au souvenir d’un train
Rose roulant au bord des éoliennes, d’une larme
Pointue au milieu de milliers
Difficile de ne pas penser dans cet extrait, au-delà des femmes et fictions auxquelles il est fait allusion, au poème précédemment adressé à Sylvia Plath par Laurent Albarracin. L’eau, peu visible chez Ivar Ch’Vavar, transparaît quand même du fait d’une certaine fluidité dans l’entretien mené avec lui-même par l’une de ses doubles, dans le ton comme dans le discours :
Une vision nombreuse et pressée : celle de la foule de mes hétéronymes. Cette foule, encore indistincte (par exemple je vous y cherche : sans encore vous trouver) me regarde. Elle me regarde, l’expression est parlante, « comme une bête curieuse » (mais elle aussi est une « bête curieuse », qui me regarde : le « comme » affecte l’un et l’autre).
Elle me rejette dès qu’elle me regarde. Mais elle ne va pas jusqu’au bout de son rejet, parce qu’elle est faite de braves gens (à 90 %) qui ne voient pas de raison pour me rejeter. Elle s’ouvre donc devant moi, cette foule ; parce qu’une force me porte encore à entrer dans son sein, à trouver en elle un refuge ambigu.
[…] Cette foule m’accepte dans un lien de fraternité, ou plutôt de camaraderie, avec elle, parce qu’en réalité elle ne sait pas qui je suis. Elle ne peut me penser.
Puis, on reprend la mer dans le poème « Accidentés » de Guillaume Condello, qui nous transporte presque tout le long ou n’est jamais très loin :
Là les monts rabotés par les mains architectes
L’eau le vent et le temps refont le lit mouvant
Du fleuve aimant la mer froissant ses draps liquides
Quand la terre baise le ciel
À l’horizon à l’est où dit-on commencèrent
Les Cités dans le sable au hasard des chemins
De deux fleuves fières avant que l’eau les ponce
Et le vent en vagues visages abolis
Sur les parois gravées où de la gravité
La loi est mise à nu un avertissement
Ô empires toujours en ruines qu’on fait naître
De rien dans le fracas temporaire des corps
Qu’on voudrait contenir dans le plan d’une histoire
Sur la page froissée où les continents vont.
Et on la retrouve encore, cette eau traversante, dans une dimension océanique, avec ses vagues de pensées enchâssées, quand bien même elle s’exprime en entretien, et dans plusieurs textes comme les poèmes de Jules Masson Mourey :
Rien ne pouvait me calmer, sauf la part ensauvagée de la mer
que l’on m’a appris à regarder bien droit
à qui l’on m’a appris à dire des prières
à jeter des fleurs et à offrir des demi-gâteaux aux fruits confits, après l’orage
quand la plage et les jardins sentent fort
c’est-à-dire maintenant que mes pieds font toujours mal
mais que j’ai perdu l’appétit pour mes propres chairs
Et bien sûr, elle transpire de partout dans « Le Peuple du Rhône » qui consiste en une sorte de course de poètes qui se passent le relais pour écrire en marchant, en courant, naviguant dans une forme de cadavre exquis s’écoulant à l’image du fleuve qu’ils poursuivent les uns les autres, comme ici, Camille Sova :
le fleuve meurt d’être lavé puis renaît assagi
le lac a réussi désormais
Rhône est homme
Rhône est tellement homme
qu’il se refuse un temps à se mêler à l’autre à l’arve à l’animal
Rhône est homme
Depuis des millénaires on appelle ça être achevé forcément je suis déçue

En commençant cette note il y a environ un mois, avant de la laisser en suspens (le temps m’échappe…), j’avais dans l’idée de m’attarder plus longuement sur le texte passionnant (et assez déroutant dans le ton) de Sophie Martin, « Pourquoi écrit-on des récits en poésie ? » :
Écrire un récit en poésie, ce n’est pas bâtir une histoire. Cela consiste à peu près à s’effondrer sur soi-même et à dégager un texte de cet effondrement. On entasse des couches de pensées sur un même sujet, un même désir, un même regret, une même inquiétude, dans un coin, à des moments perdus et sans écrire un mot. Un jour, ça s’effondre. Il suffit de noter ce qui s’effondre dans l’ordre où ça s’effondre.
[…]
S’il n’y a rien de plus saisissant qu’un chien qui hurle auprès de son maître évanoui dans la neige, alors il n’y a rien de plus agaçant qu’un chien qui hurle dans un appartement parce qu’il a été mal élevé ou parce qu’il a peur de son ombre. Je tenais à le dire de nouveau, car je crois qu’une bonne partie de la littérature (j’inclue le théâtre) est, comme d’habitude, en train de crever de vouloir être belle avant de vouloir être intéressante.
Mais le temps a passé et comme lui et le fleuve, mon humeur a changé et je suis revenue aujourd’hui dans d’autres dispositions. Je pourrais parler de tout ce qui fait que ce que j’avais dans l’idée en commençant cette note a changé, comme je pourrais écrire encore longtemps sur tous les textes qui m’ont fait voir plus loin, derrière les mots, les images et les mers que j’y ai aperçues, mais je vais devoir me freiner dans mon élan car je m’aperçois que cette note m’a emportée un peu trop loin dans le paysage où je viens de passer ces dernières heures. Avant de laisser aux lectrices et aux lecteurs le soin de s’aventurer individuellement les monts et les eaux de cet ultime numéro de Catastrophes, je proposerai seulement ce dernier extrait d’un texte de Julien Boutonnier, « Un livre sur rien » :
On comprend qu’un authentique processus de création tient autant à la capacité de l’auteur de rester dans le droit fil de son rêve qu’à sa faculté de laisser le texte se révéler dans une succession de hasards et de nécessités parfaitement inassimilable.
[…]
L’activité d’écriture se trouve donc intimement liée à la question de la jouissance telle que la psychanalyse nous en fournit le récit. […] La jouissance résulte d’une rencontre avec le réel, c’est-à-dire, précisément, avec ce qui ne se laisse pas saisir.
Texte © Mélanie Cessiecq-Duprat – Illustrations © DR
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