Ivar Ch’Vavar, la sensation de l’apparition

Il y a bien des poètes.
Mais la poésie,
La poésie
N’existe plus.
(Ch’Vavar, La Preuve absurde)

filles bleues (Lulure, 2025) d’Ivar Ch’Vavar crépite – comme livre, comme titre (sans majuscules : électrons libres), comme poème, à la façon d’une enseigne électrique. Ses poèmes accumulent l’immédiateté « – Mais non ! tout de suite pour notre tête / l’aube joue à la trombe ! / À la lividité, à être de l’eau folle » (p. 39). Ce sont des piles d’illumination. Les « color plates » sont peintes à la lumière électrique du néon de l’être [1], branchées sur une intensité qui fait des bonds : « la trombe des eaux se traîne et se hâte / sur la ville livide -«  ; « notre être est si faiblement là » (p. 44). L’être – ou la poésie – a disparu, mais sa pression se fait encore sentir – puissamment. C’est cette puissante accumulation de présence qu’on sent chez Ivar Ch’Vavar. La poésie est devenue absurde (on entend dès le départ, dans les nouveaux vers de la mort, le ton d’Alfred Jarry qui ronge et comme roussit les Illuminations d’Arthur Rimbaud). Mais la pression est forte de la présence élémentaire – et son caractère écrasant : « Les éléments sont grands, quelquefois la couleur / est franche : LE BLEU EST PLUS GRAND SUR LA MER » (p. 152). Il y a d’abord ce phénomène envahissant de la présence en trombe de l’univers physique (p. 84 – Ch’Vavar apparaît presque toujours « sonné » par des rafales de vent brut, ahuri sur la plage de manifestations qui appartiennent à un autre univers : la présence des éléments hurle dans le « transistor » grésillant (« J’entends le vent, / Oui j’entends le vent et la mer aussi. Avec des intermittences, comme / Si je n’étais pas encore vraiment là, moi, Konrad Schmitt… »). Le poème de Ch’Vavar est une retransmission (et un retentissement) à plusieurs voix de la puissance (première) de l’être.

La dé-composition poétique

« Le poème se fait, se défait » (suite défaite (3), p. 131). Le poème de Ch’Vavar se donne comme un variateur de lumière précédé par l’instantanéité d’un afflux fatal et illimité. Il assume ce paradoxe d’une apparition retardée : il RESTE sublime, dans un clignotement ou un FLASH : « Alors le ciel bleu, c’est ÉNORME » ; « Ça arrête tout, de voir combien le / ciel est bleu, comme il y a du bleu, CE / bleu » (ibid.). La saturation est à l’image de la vaporisation (le présent apparaît éclaté dans l’absent) : « Quand on en a plein les yeux, plein le nez –. / Plein les bras. Plein d’être en nous, plein / nous – notre être et tout / l’être, là, tout bête, tout autour, à / attraper facilement (qu’on croit) » (ibid.). À propos de l’écriture du Tombeau de Tarkos, Ch’Vavar parle d’une « transe où tout nous échappe ». Ce cas est d’autant plus intéressant qu’il en parle comme d’un cas-limite, une expression-limite (le « modèle » du poème, au fond – p. 174). Le flux du délitement – du grésillement – laissé à lui-même, recompose la fièvre du présent : « Et je regarde là-bas l’air en train de trembler… ». Le sublime est systématiquement inscrit dans la durée : il tient au corps gourd, au hoquet. Ch’Vavar parle sublimement de la lenteur d’un délitement concret, qui fait clignoter l’apparition, qui l’articule aux nombreuses facettes de son expression, – hasardeuse et incertaine rubrique d’un être laborieux. Ch’Vavar exprime quelque chose du sublime labeur d’être en retard sur l’être et de sentir – mais presque comme un fardeau – sa puissance.

L’être et le néant

Travaillant ainsi à rebours, dans une opération ou un réglage rétrospectif de l’instant – Ivar Ch’Vavar est un inlassable défricheur des mécanismes de l’inscription de l’espace et du temps, une sorte d’archiviste de l’impression immédiate et transcendante : un « sur-réaliste » au sens littéral, qui cherche à entendre au plus près, au plus « impressionnable », les mécanismes réels de la pensée. Les illuminations de filles bleues proposent comme un ralentissement de la lumière : le déploiement successif de l’instantané. C’est d’ailleurs pourquoi le poème se donne presque toujours comme une esquisse : l’une des feuilles, ou versions, qui se sont succédé dans la fausse « unité » de la conscience. Le pluriel (elles, les filles bleues), est consubstantiel aux nombreuses feuilles nécessaires à ce travail de Titan. Les filles bleues sont composées de variations : de plusieurs versions d’un même poème (cf. les traductions du poème « Berck » de Sylvia Plath, ou les multiples « sur la plage » d’Evelyne « Salope » Nourtier, entre autres !). Chaque version correspond à une strate particulière – un agencement de strates – qui diffère de la strate, feuille, peau, écueil précédant. Les différentes versions sont le même travail au ralenti de l’énormité gigantesque et insensée, grotesque de l’être qui a frappé de plein fouet : si les détails du vent différent, la nature (naturante ?) de bourrasque, elle, déferle : et c’est « le vent » même, le « froid », la « venue » : « L’hiver est venu. / La nuit vient / vite, froide, hostile, balayée de vent » (p. 83) ; « Le vent – / Il / vient de la mer et accourt comme » (p. 84). Le séisme a eu lieu et son énormité est observée, attaquée sous plusieurs angles : l’instant est diffracté, comme réfléchi.

Le rythme instantané

Le phénomène est pris en charge par un monologue intérieur qui le multiplie, ce monologue étant le fait de plusieurs personnages – en même temps. Ch’Vavar superpose plusieurs angles de vue comme en un montage mental qui donne à sentir le même sentiment sous plusieurs aspects. Dans le splendide poème d’amour à Erika (Erika 2001, p. 55-57), il déploie toute sa technique de peintre : change d’angle constamment, tourne – écarte, élargit, s’enfuit, retourne en trombe ! – autour de son sujet : « Maintenant je prends toute une / Minute pour te considérer, Rika ». La narration poétique est un ralentissement de l’instant qui se réfléchit comme dans un prisme, où se côtoient différents espace-temps simultanés : « Devant l’immensité, un espace qui ne s’arrête / jamais » (p. 116-117) – « de battre », a-t-on envie d’ajouter, tant le rythme a une importance fondamentale dans ce procédé de ralentissement qui coïncide malgré tout avec l’instantané : « c’est là que ça a lieu, / que ça trouve son sort et son temps, courts, peut-être mais présente/ment, les longues jambes sont dans l’action » (p. 29). « Le poème ne rythmera plus l’action. Il sera en avant » (Rimbaud). Le long ïambe de l’action chez Ch’Vavar rythme ainsi rétrospectivement la présence instantanée. Le poème de Ch’Vavar architecture une épokè, au sens phénoménologique : « s’interdit absolument tout jugement portant sur l’existence spatio-temporelle » (Husserl). Le dépliement, feuille par feuille, du phénomène, est une façon de donner foi aux observations sensibles. Or, les sens sont en retard sur l’extase d’être du monde. Le poème est une façon de prouver – par l’absurde – ce qui a été éprouvé (l’être de la poésie) : « Mais ils savaient / Quel est mon dessein, d’éprouver pleinement / notre da-sein » (p. 31). Dans la droite ligne de cette extase le mot « miracle » apparaît le plus souvent superposé à celui de « réalité » : « Comme un miracle – un moment enchanté / le jour se lève, tout gris, pour se passer, / tout gris – c’est là LA RÉALITÉ » (p. 43).

Peinture

L’effeuillage « épochal » [2] de la réalité que pratiquent les filles bleues compose autant de moments superposés de coïncidence de détails. Le ralentissement sub-lime de l’apparition chez Ch’Vavar relève de l’explication du raccourci, comme si un peintre détaillait la somme de mouvements contenus dans un personnage précis de son tableau. Ch’Vavar « s’arrête » tout le temps, sur tel ou tel instant, qu’il fait ainsi durer en peinture. La contrainte formelle tient de la technique picturale, en provoquant un ralentissement de la narration (un nombre fixe de mots – le vers « arithmonyme » inventé par Ch’Vavar – et non de sons – comme dans le vers classique – provoque un déhanché du vers, une boiterie du rythme, ou mieux un étirement, qui expose le déroulé d’un raccourci). Les filles bleues sont un recueil de peintures de phénomènes. Ch’Vavar déploie un répertoire formel (une partition : différentes voix marquées par des styles et des typographies différentes) – qui chante le même phénomène : la plage de Berck, comme le lieu de superposition des mondes : « Berck est la plage du monde ». « Berck » est la métonymie du monde « dégoûtant » dans tous les signifiants du mot ; dans le sens notamment d’une pluie d’où s’égoutte l’espace-temps : « C’est étrange. Et les passent cuisses, les bustes / des filles. Dont nulle ne dit que c’est ici, / Berck : la plage du monde, telle, qui justement passe ici/au mitan des tentes, des serviettes bariolées, des maillots, / des peaux… au mitan de cette lenteur incroyable de cette / tranquillité inconcevable : là Sylvia Plath est pourtant déjà passée » (p. 65).

Lucie revient

« Passez vite lente/ment ». Les filles bleues sont construites sur le mode de l’éternel retour. Le tout dernier poème est une reprise du premier, l’avant-dernier une reprise du second, etc. Le sous-titre indique : « recyclage ». Les poèmes sont tous des « reprises » – d’un « premier », mais qui ne doit sa primauté qu’au fait d’être suivi par les autres ; la reprise est parfois parcellaire, la suite à plusieurs entrées (comme « 4.2 reprise de la strophe 4 » de Sur la plage de Berck, par Évelyne Nourtier). La quatrième de couverture annonce même, pour commencer, que « Ivar Ch’Vavar consacre son dernier poème à une mouette, posée sur la plage de Berck ». L’instant serait comme une pensée du temps chez Ch’Vavar. Pour preuve ? La plage de Berck est un « site » de « lenteur incroyable » (p. 65). Le poème est à la fois un détour et un raccourci. C’est que le fini se dérobe et implique d’autres développements, à l’infini. L’image matricielle du poème est celle de l’horizon [3] : déjà dans Hölderlin au Mirador (mais ce « déjà » n’a qu’un sens relatif, comme tous les événements dans la poésie de Ch’Vavar, Hölderlin au mirador ayant paru bien après certains poèmes de filles bleues), la courbure est essentielle : « Et va voir la planète -. Voir le quart, la demie, / va voir le bord de la planète, la courbure qui /luit, qu’on aperçoit » [4]. C’est la figure où le lointain touche au plus proche par la mer : « Le ciel était très loin alors que l’eau /– la mer je pouvais la toucher avec mes pieds » (p. 116). La plage est la conque inversée, minuscule, de cette courbure cosmique qui fait que tout ondule : « …et la mer qui est / un étron de galène flamboyant sur l’horizon, rutilant au / loin comme vraiment très loin sur la planète » (p. 64).

Cosmiscuité

« Alors regardez le chambranle de l’horizon » (p. 118). La plage est le « site » d’une cosmicité charnière de la banalité ; l’étuve ou l’éprouvette de la cosmicité. La branlette d’un cosmos décentré : « je sens le vent qui me tend » (p. 119). Ch’Vavar est très peu l’acteur de ses poèmes, il subit sa vision : « De la mer / je vois les tronçons brillants vers l’horizon, ondulant, / je me vois inhaler l’iode puissant » (ibid.). La chair est partout cardée, tiraillée, prise en rachis, en bulbe, en giron. À la force des coudes et des cuisses, le corps fait grincer la puissance de la perception. Ivar est pétri, pour ainsi dire, comme le pied d’Erika : « ombre comme d’une énorme / roche (le pied d’Erika), promontoire profilé. / Qu’ils lèvent les yeux ils voient / son tibia : vertigineux pili.er ! […] Puis sa rotule rutile – si  haut ! / Plus haut, sa cuisse se hisse – / Bien ! on va arrêter là : nos nuques / se tordent et se dévissent / dangereusement déjà » (p. 101). L’horizon est englué, obstrué, difficile. Le regard « chassieux » est une figure récurrente de la vision dans les filles bleues : mouvement gluant, de décalage ou de chasse – de pas chassé, de dorsale du décalage. « Ainsi enlacés, on n’est pas long à zigzaguer, tituber, même trébucher » (p. 31). Le soleil n’apparaît jamais sans la glaire de sa naissance, comme un « grand remue-méninges ! » (p. 111). Lucie est la première des filles bleues, l’archétype de l’apparition : les filles bleues s’ouvrent sur une ode à Lucie, comme le De Natura Rerum de Lucrèce sur un hymne à Vénus. Ivar Ch’Vavar assiste, en compagnie de femmes peu sages, sur la « plage-secousse » de Berck, à la naissance du monde : « Un pullulement criblait la vacuité. / Piquait, picotait – un milliard de pointes / dans la flaccidité du vide. / Alors nos glandes ont travaillé puissamment. / Sous les comètes, nos gamètes / étaient touillés » (suite défaite (1), p. 38). filles bleues s’offre au lecteur comme un big-bang d’éblouissement attardé.

– Ça déboule, mais c’est lent –
lent c’est, blanc, lancinant, mais violent (« sur le moment ! »).
Sur le motif je reconnais le claquement des cerfs-volants.
(Évelyne « Salope » Nourtier, Sur la plage de Berck 4)

Texte © Julien Starck – Illustrations © DR
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[1] « et le néon du néant baignait ton intelligence », lit-on dans le prologue de Hölderlin au mirador (Le Corridor bleu, 2020), un autre livre, l’un des très grands poèmes d’Ivar Ch’Vavar.

[2] Sens phénoménologique.

[3] J’ai pu faire lire ce texte à Ivar Ch’Vavar qui ajoute ici cette remarque : « L’image matricielle du poème est celle de l’horizon » – mais en même temps de la marée (éternel départ, éternel retour). L’horizon fixe un cadre, la marée apporte le mouvement – vertical, oui, puisque « la mer est étagée comme sur les gravures » (Rimbaud).

[4] Hölderlin au Mirador, op. cit.