Vision composée d’Emily Dickinson

Après avoir écrit des livres sur Ivar Ch’Vavar, T. S. Eliot et John Ashbery, je me suis rendu compte que ces essais portaient sur trois générations de poètes, nés respectivement en 1951, 1888 et 1927. Il m’a semblé nécessaire de poursuivre cette enquête avec la première génération des Modernistes (nés vers 1830). Comme je m’étais en outre aperçu de l’intérêt critique de l’activité de traduction (qui oblige à explorer tous les possibles contenus dans le texte, où le résultat de cette activité est contraint de se limiter à actualiser l’un ou l’autre), je voulais me pencher sur Whitman ou Dickinson, et c’est un paradoxe qui m’a décidé : il m’a semblé que l’œuvre de cette dernière était en France aussi appréciée que peu commentée.

L’enjeu premier était pour moi de percer à jour sa poétique, en mettant les mains dans le cambouis : je ne suis pas un passeur, ou seulement par surcroît. En tout cas, pas un expert. Pour le dire autrement, je ne me suis pas lancé dans cette aventure parce que j’avais un savoir sur Emily Dickinson, qu’il me semblait important de transmettre. Au contraire, j’ai tenté en écrivant de comprendre pour ma propre gouverne le fonctionnement de quelque chose qui me résistait, que je trouvais mystérieux. Bien sûr, cela me motive, si des lecteurs veulent bien regarder par-dessus mon épaule ; mais je ne leur demande certainement pas de me croire sur parole comme ils le feraient avec un « spécialiste » ! Or, il me semble que les traductions existantes étaient au contraire l’œuvre de connaisseurs, qui mettaient leurs compétences (historique, philologique, dickinsonologique) au service du lecteur. C’est très utile, mais ils ne donnaient ce faisant jamais que leurs résultats, alors que rien ne remplace l’expérience ; d’où ma proposition de « traduction embarquée ».

Je ne me suis jamais demandé si l’écriture d’Emily Dickinson, qui pour sûr est novatrice et complexe, était révélatrice de quoi que ce soit : j’ignore l’histoire littéraire (je veux dire, le rapport de cette œuvre à son temps, ou la façon dont elle contraste avec des œuvres contemporaines ou passées). En traduisant, je suis repassé par ses tours syntaxiques, j’ai épluché les réseaux sémantiques qui saturent ses images, j’ai hoqueté au gré de son étrange ponctuation ; bref, j’ai déconstruit-reconstruit, pour ainsi dire, l’intérieur, sans rapporter un tel dedans à un quelconque dehors. Parce que, au fond, ce n’est pas l’individu « Emily » qui m’intéresse, ni même la poésie signée « Dickinson » ; mais l’écriture, si l’on peut dire, en général, et je me suis confronté à ces poèmes comme à l’une de ses formes les plus radicales et réjouissantes. J’ai choisi vingt textes qui me résistaient, qui m’enthousiasmaient, qui me déroutaient, qui me forçaient à travailler, en prenant Emily Dickinson comme une maîtresse plutôt que comme un objet de savoir : je l’ai moins commentée que je ne me suis mis à son école. Je l’ai lue pour déchiffrer la magie de son art, mettre à plat ses tours et au jour ses ruses. Une fois ceci posé sur la table (dans un petit livre), chacun peut se faire son idée et décider si cette œuvre est importante pour lui, s’il vaut plus ou moins que celle d’autres écrivains de la même époque – ce n’est plus mon propos. Je ne dis pas qu’il faut lire Dickinson de préférence à Whitman ou Charlotte Brontë, mais seulement : « Tiens, je me demande si cela ne fonctionne pas ainsi ».

Contrairement aux États-Unis, où non seulement Emily Dickinson a été considérée comme une auteure majeure depuis longtemps par les poètes, puis par le grand public, mais où sa poésie est aussi prise au sérieux par la critique (autant dans ses aspects techniques que philosophiques), la réception d’Emily Dickinson en France a la forme d’une double-peine. Elle a en effet d’abord été négligée, et lorsqu’elle a enfin été valorisée par le public, c’était surtout pour la mièvrerie qu’il y projetait ; comme si ses textes étaient composés au gré du caprice ; comme si ne s’y incarnait pas une pensée stupéfiante qu’il nous revenait de reconstruire méticuleusement et de méditer. Je vois deux raisons principales à cette double-négligence. La première, c’est que les auteures femmes ont systématiquement été non seulement « invisibilisées », mais aussi « impuissantées » en France, de sorte que l’audace de la poésie d’Emily Dickinson nous était inconcevable. La seconde, c’est que la traduction a eu tendance à folkloriser son œuvre, en mettant l’accent sur un contenu bucolique ou sentimental, et en considérant l’aspect follement brutal de ses poèmes comme une incongruité. C’est à l’intelligence virtuose de cette forme que ma Vision composée (Exopotamie, 2024) a au contraire essayé de rendre justice.

Texte © Pierre Vinclair – Illustrations © DR
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