Rozebud : un dialogue méta-Je

Nouvelle tentative d’écriture de la photographe et vidéaste Isabelle Rozenbaum, intégralement construite sur l’association de photos et de textes, Rozebud (Le Canoë, 2026, postface de Malek Abbou) est un livre dont les lecteurs seront susceptibles de sortir illuminés : l’expérience d’un projet de création qui, avec humilité (la vraie, celle qui ne refuse pas de se savoir exigeante), s’en remet à son propre cours pour, nés des cendres, donner corps à la joie.

Puisque respecter un livre significatif appelle l’honnêteté à son égard, il convient de poser la difficulté à laquelle, comme moi, certains pourront se trouver confrontés : deux parties bien distinctes, nécessaires l’une à l’autre, fondamentalement insécables, dont il faudra accepter par avance qu’elles constituent une traversée : et si la première partie du livre parlera sans doute assez naturellement à un plus grand nombre, elle pourra sembler plus convenue à ceux pour qui le registre biofictionnel et/ou « shoahisant » exige d’emblée un traitement résolument novateur (ou radical). Le « prix à payer » de la lecture de Rozebud tiendra donc au désir de faire crédit à l’auteure dès le premier mot. De lui accorder pleine confiance.

Placé sous les auspices de Roland Barthes, de Louise Bourgeois, et d’Orson Welles, Rozebud se présente dans un premier temps comme un récit autobiographique fragmenté, traversé par la Shoah et les traumas familiaux. L’auteure, de manière non linéaire, relie des points situés dans son enfance, son adolescence, celles de sa famille ; des points qui eux-mêmes font naître d’autres voies : les voies de l’après, celles de l’être qui désire la vie, pour qui le devenir est une mise à l’épreuve assumée.

Là où la première partie est celle d’un « Je » archiviste, relisant, ouvrant des pistes pour lui-même, sondant l’Histoire et la généalogie, la seconde partie est celle de l’autoportrait schizo, de la matière en fusion : dialogue entre deux voix qui sculptent désormais le chemin d’un « Je » jamais antérieur : l’être venu à la vie et l’artiste, voilà pour les deux voix. Dialogue méta-Je, par le feu, dialogue à coups de boule, de ruses, de désirs, de non-dits, de dérives, de partages. Dialogue parfois drolatique entre deux voix embarquées solidairement, telles les deux parties du livre, dans quelque chose qui se revendique fiévreusement de l’où-vers. L’écriture embrasse dès lors la mutation, et les deux voix lui forgent une nouvelle personnalité : plus complexe, plus encline à se perdre et à perdre autrui, plus riche de fulgurances. La photographie, pour sa part, a renoncé au noir et blanc de la première partie : issue des œuvres d’Isabelle Rozenbaum, elle incarne dans ses propres termes la mise en branle d’une langue à soi (et non plus seulement de sa nécessité).

On se risquera à suggérer que le caractère paradoxalement euphorisant de Rozebud pourrait tenir à ce qu’il permette d’esquisser une théorie perverse du feel good book, objet légitimement repoussoir au regard de ce que le commerce du papier impose sous cette classification. Feel good book dans la langue des vendeurs d’encre ? Injonction programmatique à la plus artificielle des joies, rédigée dans la langue la plus dépourvue d’éléments perturbants, de vie… Pour le dire autrement : livres de morts. Rozebud, lui, met à mal cette langue doublement corrompue et s’érige a contrario en exercice performatif au sens le plus fécond : une quête métaphysique, née de l’Histoire la plus annihilatrice, et portée par une aspiration alchimique à la lumière.

Texte © Olivier Benyahya – Illustrations © DR
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