Nous sommes vos spectres chamarrés et facétieux

L’heure de ma mise à la « retraite » a sonné en même temps que celle du monde entier, en mars 2020. Je nommais la mienne comme les Espagnols : une jubilación, du verbe pronominal jubilarse. Je me jubilais donc, à la lettre, dans mon havre d’air limpide, à l’école buissonnière dans ma datcha sous l’ombre des grands chênes. J’explorais un à un les fichiers du dossier « Écritures » de mon disque dur : Bribes, Éros, Récits, Divers – des visites de chantiers abandonnés. Mais ce bazar de sauvageonne travaillait en souterrain, levait des résistances, libérait des réminiscences, littéraires, poétiques, musicales. Au milieu de ces friches affleura un désir ancien, que le rappel insistant du coucou rendit nécessaire : Feu ! J’avais déjà publié Ces Âmes en les murs (2003) – un petit voyage de passe-muraille à travers les monades, écrit dans une langue de folisophe. Cette fois c’était un désir de roman. Restait à imaginer des personnages, trouver une langue… Pas de recette. Laisser venir, faire revenir, et mijoter ce qui deviendrait La Maison du bord de l’ombre (L’Écarlate, 2025).

Que resterait-il de nous si tous nos écrans viraient au noir ?

La question a surgi entre les rendez-vous en visio et le « Spectacle » organisé du monde. J’ai relu Arno Schmidt. Miroirs noirs d’abord, son roman post-apocalyptique. Un survivant écrit son vagabondage solitaire dans la lande et les ruines et tout ce qu’il se dit et hurle, à la lune, au vent, aux sapins. Mon décor était planté. Le récit débuterait en 2036, après les catastrophes humanitaires et l’effondrement des réseaux numériques et satellitaires, l’ultime désastre. Puis, j’ai réouvert le prodigieux Soir bordé d’or : Une farce féerie, 55 tableaux des confins Rust(r)iques pour amateurs de crocs-en-langue. Des instantanés trouent les pages. L’écriture est parsemée de graphies déviantes et de lapsus calami volontaires, des étyms, révélateurs des pulsions érotiques cachées sous le parler policé des personnages.

Si le lecteur est d’abord dérouté, il n’est pourtant pas captif du labyrinthe. L’auteur a semé des indices, ouvert des pistes, incite à zigzaguer à travers les pages. Errer dans sa féérie procure une jouissance sans fin, comparable à celle du regardeur du triptyque de Jérôme Bosch, Le Jardin des Délices. Voilà comment, à mon très humble niveau, j’ai décidé de jouer avec la linéarité du récit – essaimer des symboles, petits cailloux clins d’œil, incruster des tableaux, des calligrammes, des flashs poérotiques – : un texte, pas plus qu’une vie, ne tient qu’à un fil. Il s’agit d’en découdre avec le parler faux, ouvrir le mur des langues opaques sans espérer la lumière d’un ailleurs – « Hommes, animaux à paroles, nous sommes les otages d’un monde muet » (Ponge) –, mais inciser le déjà-parlé-déjà-pensé, écoper son trop-plein, dézinguer la syntaxe pour introduire de l’air, une motilité (Artaud), soumettre « l’obscur acrimonieux du monde » (Prigent) au feu des signifiants, déchirer le rideau de pixels et opposer à nos misérables miroirs le contre-feu du grotesque – une joie sans pourquoi.

La Maison du Bord de l’ombre : au-delà d’une dystopie

Perdre
Mais perdre vraiment
Pour laisser place à la trouvaille.
(Apollinaire)

Le monde est à bout de souffle. Un vieux physicien est en exil vers la post-humanité. De la femme de la cabane, il ne reste que ses livres et des écrits. Mais la Terre tourne, et la page 13 s’ouvre sur un ciel jaune de chrome qui libère une voix sauvage qui en appelle à la postérité… Il faudrait imaginer… une nouvelle chorégraphie amoureuse… laisser circonvoluter les langues autour du vide… réinventer la joie du dire voltigeur… et finit par s’adresser aux lecteurs qui entrent dans le livre : Déambulez tout ouïe dans le bois joli ! Carambolez les lettres et les lignes ! […] Et surtout, n’oubliez pas la musique ! Elles reviendront, ici et là, ces bestioles d’outre-monde, comme une respiration cosmologique, une trouée d’infini dans l’ordre des choses, des pages et des mots, jusqu’à infiltrer le destin des transhumanistes qui œuvrent pour la post-humanité.

En route vers les laboratoires de Humanity +, le Professeur Caleverpe est propulsé dans les écrits incandescents d’une femme disparue, lectrice de Rimbaud, Nietzsche, Sade et Bataille. Le vieux physicien, qui n’expérimente le monde qu’à travers les concepts et les lois de la physique, bascule alors dans l’inconnu : la découverte de l’intensité d’une expérience intérieure, un voyage au bout du possible de l’homme – d’une femme, de surcroît. Quels seront les effets de cette traversée poérotique sur le chevalier du futur ? En finir avec les affres de la chair, la dégénérescence et la mort ? Le Graal est tout près. C’est oublier les forces indomptées qui circulent dans la Maison du bord de l’ombre, où quelques hétaïres font jouer Éros et Thanatos contre la machine algorithmique qui numérise les cerveaux. La trouvaille ? Elle sera confiée à l’humus entêtant.

Texte © Adèle Renart – Illustrations © DR.
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