Imaginaires de l’archive : Pour une topologie

Exergue

Je voudrais revenir sur la place qu’occupe la notion d’archive chez Jean-Yves Jouannais en m’appuyant sur son dernier roman, Une forêt (Albin Michel, 2026). J’en avais souligné l’importance dans l’article « Des oiseaux comme éléments d’histoire naturelle de la guerre », sans aller plus avant. Plus que d’une « place », terme trop imprécis dans sa généralité et son singulier, il s’agit d’examiner :

1 – les lieux, aussi bien physiques qu’imaginaires, que l’archive occupe chez l’auteur ;
2 – les rapports de connexité entre les lieux archivaux, considérés comme des espaces d’un seul tenant, au-delà d’apparentes disjonctions ;
3 – les trous dans l’archive, ou ses disparitions ;
4 – les limites de l’archive, entendues comme ce qui la borne.

En bref, j’aimerais tenter ici une topologie de l’archive. J’évoquerai donc Une forêt, que je noterai UF, mais aussi La Bibliothèque de Hans Reiter (HR), L’Encyclopédie des guerres­ (EDG), ainsi que L’Usage des ruines, portraits obsidionaux (UDR).

Deux citations en exergue d’Une forêt. La première, provenant du Génie du christianisme de Chateaubriand, dépose en moi la mélancolie d’une langue perdue : « Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus : il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus sauvages ». La seconde est l’expression de la toute-puissance délirante et destructrice d’Aguirre dans Aguirre ou la colère de Dieu, film de Werner Herzog : « Si moi Aguirre, je veux que les oiseaux meurent sur les arbres, les oiseaux mourront sur les arbres ». Ces deux réalités semblent d’abord étrangères l’une à l’autre : il n’en est rien. Le récit d’Une forêt les ajointe étroitement, ce que réalise le lecteur une fois le roman achevé. Gardons en tête la perte d’une langue qu’un psittacisme mime tout juste assez pour faire naître une nostalgie, et la cupidité prédatrice du conquistador Aguirre, parti chercher fortune sur les traces de Pizarro. Considérons, enfin, ces deux citations comme la pré-archive, d’une part de la nostalgie, ce « mal du retour » selon l’étymologie grecque (nostos, « retour », et algos, « douleur, mal »), d’autre part d’une pulsion de destruction conquérante. Au seuil du roman, l’exergue va doublement travailler son lecteur.

L’archive est un archi-thème dont le récit Une forêt va décliner les variations. Archi-thème, dans la mesure où l’œuvre de Jouannais semble obéir à la double loi de l’archive: un commandement et un commencement, comme le rappelle Jacques Derrida dans Mal d’Archive pour définir « arkhé ». Commandement que de répondre, par la création artistique, à une urgence : celle, justement, d’avoir affaire à (de devoir faire avec ?) l’archive, pour une raison qui m’est inconnue ; celle que la lecture de récits de guerre, commencée dans l’enfance, aura poussé à en colliger des extraits, pour y déférer. Le passage à l’écriture romanesque (Une forêt est sous-titré « roman ») trouve peut-être une explication dans la plus grande liberté que permet l’écriture de fiction, fût-elle nourrie du vérace historique. Et particulièrement dans la thématisation de cet hyperthème, qui est d’abord une notion. Une forêt s’en saisit pour la fictionnaliser, selon deux modalités me semble-t-il, selon que l’auteur joue de la littéralité ou de la figure.

Trois lieux d’archives littérales
1 –
La bibliothèque de Brême

C’est la bibliothèque de Brême que le capitaine Jacob Lenz découvre d’abord par hasard. « Celle-ci avait été rasée. Trois moignons de murs affleuraient à la surface du sol. Elle était maintenue en activité sous terre ». Un lieu emblématique et littéral de l’archivage du papier, réduit à l’état de ruines par les bombardements alliés ; et qui pourtant remplit toujours son rôle : « Les périodiques avaient recommencé à s’y déposer, à leur rythme propre ». Archivage par sédimentation, curieusement découplé de l’activité humaine qui le produit (« à leur rythme propre ») par un retrait de l’humain, archive menant sa vie propre, ce qui souligne par contraste l’écrasante destruction dont elle est victime. Une image flotte sous mes yeux : la photographie de la bibliothèque de Holland House, à Londres, détruite lors du Blitz de 1940 par l’aviation allemande. Cette photographie anonyme accompagne l’entrée « Bibliothèque » de l’EDG, dans laquelle Jouannais mentionne un homme qui a pu être identifié, à l’arrière-plan, livre à la main : c’est Peter J. Bibring, adjoint du conservateur en chef des bibliothèques de Londres.

La scène de la bibliothèque d’Une forêt est, dirait-on, l’image inversée de l’entrée « Bibliothèque » de l’EDG : à Londres bombardée par les Allemands répond Brême bombardée par les Alliés ; à l’entrée informative et descriptive de L’EDG fait écho la description romanesque ; photographie historique légendée et accompagnée d’un texte ici, texte descriptif qui donne à voir, là. Et c’est l’imaginaire de la destruction de l’archive que, dans les deux cas, explore l’auteur : soit les trous de l’archive. Jouannais cite, dans L’EDG, les mots de Peter J. Bibring :

Je me vis à l’image d’un pêcheur qui […] découvre une créature dont rien auparavant n’avait pu donner l’idée, un animal aveugle des fosses abyssales qu’il est le premier à observer.

Et Jouannais de clore ainsi, sans ironie aucune : « Peter J. Bibring voit des livres pour la première fois de sa vie ». Je vois, là, la faculté créatrice de L’EDG : régénérer l’archive détruite pour lui conserver sa primauté de commencement. Je vois aussi, dans la citation de Bibring, les mots repêchés par Jouannais, tirés de leur perdition en mer, dans un dédoublement quasi autoscopique (image de Bibring tenant un livre repêché sur fond de ruine – Jouannais publiant l’image-miroir de Bribing) et littéraire (« Bibring », « Jouannais » et « créature […] des fosses abyssales » sont autant de signifiants arrimés dans une référence implicite à la créature des grands fonds, Moby Dick de Melville).

Dans le roman La Bibliothèque de Hans Reiter, Jouannais évoque, à travers un narrateur en quête d’une bibliothèque de récits de guerre, le tome II absent des Histoires de Tacite. Qu’il lise un ouvrage de sa propre bibliothèque ou de celle de Hans Reiter, il « but[e] sur des pages envolées », « il trébuch[e], de nouveau, sur une page manquante », sa lecture vient « buter sur une page manquante, cette incontournable page manquante des livres de Hans Reiter ». Écrire, rôder autour de la perte, chercher le membre fantôme du corpus troué : « Chaque soir, dans mon lit, je reprenais le livre où je l’avais laissé et revenais rôder à l’endroit de sa page amputée ».

À l’œuvre également, dans le « rythme propre » des périodiques de la bibliothèque de Brême, cette même faculté de régénérescence archivale, indissociable de la destruction toujours en cours : « quatre trouées » pour éclairer l’édifice, des livres troués : « Parfois, la combustion avait creusé un puits en leur milieu ». Et, par le pouvoir instantané de la remémoration, surgit une autre planche de L’EDG, celle du livre « transpercé par une balle restée fichée dans l’épaisseur des pages » : archive détériorée, marquée par l’empreinte de la destruction, mais qui reste en partie lisible, en partie préservée, témoignant, au passage, d’une vertu inattendue, mais non rarissime dans l’histoire de la guerre, celle d’avoir peut-être protégé son propriétaire. Jouannais permet, d’un texte à l’autre, la circulation des archives, en strates qui vont se déposer dans notre imaginaire : les bibliothèques de Londres et de Brême sont, finalement, une seule et même bibliothèque, la bibliothèque détruite ; Allemands et Alliés sont confondus dans la même rage de destruction ; l’archive présente cette propriété paradoxale de consigner les informations, tout en dénonçant la fragilité du principe même de son existence, l’archivage : la concentration des archives dans un même lieu en facilite la lecture, mais l’expose au risque de l’irrémédiable autodafé, de sa perte intolérable.

Texte © Bruno Lecat – Illustrations © DR
Imaginaires de l’archive est une série sur la topologie archivale chez Jean-Yves Jouannais en six épisodes.
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