Combinaisons poïétiques : La Divine Utopie

À celui, arrivé comète* dans le champ littéraire il n’y a pas une décennie, avec par-devant lui une écriture, ce qui déjà veut dire reconnaissable à l’ère des particularités effacées, moins que neuf phrases y suffisent, l’instantanéité d’une lecture, telle phrase venant à faire face. Rien ne s’écrit encore sur cette écriture qu’ayant à l’esprit, de mémoire, les trois cycles, trois volumes intitulés Chants d’Utopie (Sens&Tonka, 2017, 2019 et 2021) l’expérience d’une lecture souvenue, inoubliable, comme ayant tenu en haleine et sur la longueur, sans que ne se pussent refermer les volumes. Le premier cycle date de 2017, précédé d’un livre collectif dont rien ne se sait ici, pas même s’il est possible encore d’en faire l’acquisition, s’il n’est pas épuisé donc, et intitulé Avatars de Rousseau (It : éditions, 2015). L’astérisque : la comète ne passe pas ici une fois seule, chaque cycle la fait revenir même et autre, reviendra, d’un passage selon lequel se dépose sur la rétine une trace comme d’un feu, de ce dont on ne revient pas, qu’une telle écriture ait pu avoir lieu, le puisse encore. L’amitié liant à l’auteur, c’est à signaler en passant, n’est pas risque de mal voir lisant relisant, ce serait plutôt d’avoir bien vu, une première fois pour toutes, qu’elle aura pu graduellement s’édifier. L’auteur : Brice Bonfanti, conservateur des bibliothèques au Fonds Stendhal de Grenoble, puis libraire dans cette même ville, avant de rejoindre la Médiathèque de Martigues aux dernières nouvelles,

Dans le volume du premier cycle, ce qui n’est pas même un marque-page, ce papier déchiré contenant la note : Éruptif de plus d’un cratère, qui n’est pas de l’auteur selon toute vraisemblance, et qui semble avoir constitué ici l’impression de lecture, à savoir dans l’immédiateté même lisant. Alors s’il faut commencer, ce serait indiquer comment s’architecturalise l’écrit, il y a sommaire dans les premières pages, déjà, pour en donner l’idée, les Livres dans le livre, et en eux les Chants, à raison de trois par Livres dans le premier volume (premier Livre, le chant y est dit onzième, d’où tout commence, les dix premiers semblant s’être volatilisés, avoir disparu or s’il y avait eu calcul de la disparition, chants au nombre donc de dix, disparition préméditée il semble, et dont il ressort tel effet d’être interloqué un peu, l’auteur interpelé ici-même à ce sujet, d’un quoi des dix ? Ne pouvant figurer dès lors dans le volume, à moins qu’ils ne se préparent ultérieurs à repositionner antérieurs, à l’occasion d’une réédition). S’il faut commencer, ce sera suivant l’écriture et ses chants engendrés. Le mot chants, déjà. C’eût pu être odes, élégies, hymnes, il se décida chants, irréversiblement. Si l’écrit, donc, se peut chanter, s’il est une voix, alors pensée écrivant, qui puisse chanter les chants, à moins qu’ayant à n’être qu’intérieurs, que chacun se figure une voix, susceptible d’être de l’auteur lui-même, à qui il arrive de s’enregistrer lisant à voix haute, voix presque chantante, précisément, tels aperçus audibles sur la Toile.

Chants XI. [L’introduction, donc]. « Sergueï Essenine / Russie » :
I. « Il était une fois, dans les temps arriérés, les temps des animaux hominidés : Sergueï, qui à peine mis bas, fut jeté sur un amas d’enfants bannis, dans un trou situé en forêt ». Dans les temps arriérés, segment prémonitoire, d’une situation de l’actuelle recension (situation ou contexte redoutable, s’il est possible écrivant de l’oublier, ne le sera pas, impossible, recension s’effectuant dès lors vaille que vaille), guerre déclarée il y a peu, il n’y a pas une semaine, par ces Russes-là faits soldats pour envahir et dévaster l’Ukraine.

« Il était une fois » il fallait le faire, l’écrire locution d’épuisée qu’elle semblait être, l’écrit qu’elle ouvre, au long cours, sans jamais de marques d’exténuation, ni que s’affecte la précision scripturale, toute de trouvailles pour trait, langue joueuse à l’occasion, dès que se présente l’occasion, et il en est nombre, telle extraction, dans le onzième chant toujours, pour en donner idée : « Et il voulait, il veut : que chaque hominidé, chaque moi excentré, soit centré, humain enfin, cesse d’errer : d’erreur en erreur, et d’ère rance en ère rance ».

D’utopie qui est ici génitif indéfectible des Chants. S’il s’agissait de la définir (ne se débattrait-elle pas, en appelant à une précision plus fine qu’il n’est possible ici ?), peut-être serait-elle le lien de la navigation mondiale se tissant, navigation fût-elle intérieure, comment les pays, si distincts soient-ils déjà politiquement, font monde ensemble, par la littérature notamment, chaque pays un auteur : Sergueï Essenine, Laylâ (seul personnage métaphorique de tous les chants), Dante Alighieri, Antônio Conselheiro, Voltairine de Cleyre, Johann Gensfleisch zum Gutenberg, Déborâh, Synclétique, Elif Shafak (pour le premier cycle, premier volume). La quatrième de couverture du premier cycle se fait plus explicite quant à l’Utopie — selon l’auteur, à moins qu’écrite par l’éditeur — et sa consistance : « Ils [les Chants] y évoquent l’émancipation universelle au travers de nombre de pensées qui ont traversé les âges. Les champs de l’espérance, du paradis, et du meilleur ». La quatrième de couverture du deuxième cycle diffère, y ajoute « l’univers neuf », au sens de nouveauté et indice numérique, puisque cycle constitué de « neuf chants ». La quatrième de couverture du troisième cycle, elle aussi — autre : « Ce nouveau cycle se referme et se réouvre avec trois chants quêtant l’Amour, majuscule, l’un des noms d’Utopie ». De quoi, donc, opposer à « l’ère rance ». Explicitement, au-delà des textes d’un autre ordre, qu’il importe à présent de laisser parler par extractions, ce qu’ils apportent.

Et ils apportent. N’avoir pas souligné une phrase, en cela qu’il l’eût fallu de toutes, que toute saurait l’être, tenant lieu d’aperçu de l’écriture en présence, à nulle autre pareille ainsi qu’il a été dit déjà, deuxième cycle, Chant VIII et nous voici en France (n’y étions-nous plus ?), Michel Eyquem de Montaigne dont telle exergue figure précédant le chant. Le chant, introduit de telle manière : « La ville mondiale d’étroite réalité [segment que l’on retrouve ailleurs dans les cycles identique, cela sera montré dans un instant] intégralement sise partout sur la Terre — sauf des îles d’éveil invisibles — était décomposée de blocs de cubes en pile chacun réductible à des parts quantifiées homogènes, multiples pas à l’infini mais à l’indéfini, fini sans fin, dans la geôle finie et sans fin du fini d’une spire vicieuse et inapte à la mue en hélice ». D’étroite réalité : comment commenter comment commencer, et est-ce ici le lieu ? (Ce serait — « étroite » — bien l’impression que suggère ce nom de réalité — le tout borné de tout au monde —, pour qui a de l’imagination propre à s’inscrire). Et pourquoi, une fois encore, cette extraction seule ? Il en fallait une, le hasard en décide, qui fait bien les choses, qui fait les choses aller bien parure seyante si ce n’est parure parfaite pour celle, phrase, qui s’en drape, phrase archi-bonfantienne,

Retrouvé, dans le deuxième cycle toujours : « La ville mondiale d’étroite réalité se glorifiait de ses dysthéories que professaient ses falscientifiques. » Des phrases d’accroche surviennent, resurviennent en manière de scansion (ritournelle), que ce soit modifiées, le texte ayant à progresser : « La ville mondiale d’étroite réalité, devenue le facteur géomorphique principal, concurrençait les archaïques mouvements de tectonique planétaire qui causèrent : érosion des reliefs, continents en dérive. Carbonifère elle causait : l’infection miasmatique du ciel ». Autre revenance, chant XXIII [Stig, Suède] : « Dans les temps arriérés [segment cité plus haut] ricanant, pas riant, les animaux hominidés souffraient d’incontinence, — fécale : gâté, ruiné, n’opérait nul canal anal ». De quoi situer, extrayant — cut-up de circonstance — le monde de l’écrit des Chants, sachant qu’il n’est pas possible de tout extraire, tout extraire serait donner à relire les Chants, même s’il s’agit d’y inviter, donnant à remarquer, dans le deuxième cycle toujours, cette séquence comme joycienne [« Bruit IX / Un animal hominidé, exemplaire du râle des temps arriérés / No humans land »] ayant frappé à sa lecture, faisant suite à un certain dialogue entre Poggio et Johann Gensefleisch :

D’une particulière violence — introduit une rupture, semble suspendre le chant tel que déployé jusqu’alors —, non exclusive, à l’occasion, de beautés (à savoir propres à surgir d’autant plus en la violence, d’autant plus saisissante), l’indécision du masculin du féminin s’agissant de qui parle, évoque invoque le souvenir, locuteur locutrice, renonçant à décider, séquence comme joycienne ainsi qu’il aura semblé initialement à sa lecture, cf. le dit monologue de Molly Bloom — quoique ponctuée ici : « ah bah y’a grand-papa qui était blanc qui était chaud et dont j’étais très amoureux, ou amoureuse je ne sais plus » à peine plus loin « quels flashes dans mon crâne, et dans mes yeux, et dans mon cul évidemment, mais ni le mal et ni le bien ne pourraient jamais décrire ça, c’était trop plein de nos jouissances. j’étais petit, petite je sais plus ». Distanciation ensuite, ou alors celle-ci n’a jamais cessé d’être, dès la première ligne : « mais donc voilà au téléphone l’avant-garde littéraire : formidable, mais vous avez quel âge ? 17 ans ! vous n’êtes pas sérieux ? excellent ! ». Plus loin, et la séquence est longue : « 

Pas rouvert encore, le troisième cycle, peut l’être — jusqu’à sa dédicace de l’auteur — vient à l’être, un avertissement dans le Chant XXX où s’ouvre le volume [Ounouogha / psychédélie décelant l’âme bien celée / Sakha] : « Voici venu : le temps : du poème à scandale, du scandale qui monte, pas scandale qui tombe, en catastrophe en vain péteuse, répéteuse et pétée, répétée, et ses facilissimes ressassés » tout n’en peut être cité, le motif d’ailleurs n’apparaît pas, signalant l’errance presque aberrante dans le volume de qui lit, et dont le rêve d’écrire se poursuit, telle autre séquence venant retentir ou résonner particulièrement, aux oreilles ici de qui lit — étant entendu que l’on ne lit jamais qu’à peine avec les seuls yeux : « Comme toute œuvre originée en art, en Utopie qui trouve en elle une topie, nos œuvres apocalyptiques décèlent le celé, décèlent le bien qui était bien celé, l’eucalyptique, nos œuvres sont : apocalypses d’eucalypse ». Séquence sur laquelle saurait prendre fin toute extraction, la dite recension, non que se sentant quitte, qu’il n’y aura pas à y revenir mais ailleurs — clause —, parce qu’une question serait posée : qu’avez voulu dire par ceci, par cela, qui ne soit celé,

Texte © Denis Ferdinande – Vidéos © Brice Bonfanti – Illustrations © DR
Combinaisons poïétiques est un workshop d’analyse poïétique in progress de Denis Ferdinande.