Des oiseaux comme éléments d’histoire naturelle de la guerre

Pour les oiseaux ?

Une forêt (Albin Michel, 2026), le dernier livre de Jean-Yves Jouannais, ne pouvait manquer d’éveiller ma curiosité : en février 1947, le capitaine de réserve Jacob Michael Lenz est missionné dans le nord de l’Allemagne par l’US Army Reserve. Il ne sait rien d’autre que ceci : « L’armée d’occupation avait besoin de ses compétences de juriste ». Arrivé sur place, il relit sa lettre de mission, dont le préambule rappelle les termes des accords de la conférence de Potsdam du 2 août 1945, qui mettent sous quadruple tutelle l’État allemand vaincu. Nul doute que Lenz doive œuvrer à la dénazification. Il apprend bientôt qu’il va devoir défendre… des oiseaux !

J’ai lu de Jouannais – il y a peu – L’Encyclopédie des guerres, livre tiré du cycle de conférences-performances proposé de 2008 à 2024 au Centre Pompidou. L’œuvre matérielle consiste en douze boîtes d’archives, rassemblant les 939 entrées de l’encyclopédie, sous le titre Les Épreuves. Chaque entrée comprend un nombre variable de citations extraites de récits de guerre lus depuis l’enfance. J’ai eu la chance de pouvoir assister à la 110e conférence-performance – entrée « Ohka », du nom des bombes planantes pilotées. Le volume L’Encyclopédie des guerres : obsession, fabulation, enquête réalisé à l’occasion de l’exposition éponyme, proposée par l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) de mai à novembre 2024, est magnifique, et donne une assez bonne idée de l’entreprise un peu folle qui a occupé Jouannais 16 ans durant – sans même parler des débuts du projet, enracinés dans l’enfance. Je me souviens d’un feu d’artifice verbal, visuel et sonore, des citations extraites de récits sur la guerre, des commentaires humoristiques, sur fond, entre autres, des Queens Of The Stone Age. Tout cela pour dire qu’en 2024 pépient déjà, dans L’Encyclopédie, les « étourneaux nazis », dont Une forêt est l’essor.

Cherchez la femme

Du titre, Jouannais l’a déclaré lors d’un entretien qu’il est un clin d’oeil à la chanson « A forest » (1980) de The Cure. Voilà qui, en soi, me ravit – même si ce n’est pas à l’aune d’un titre et de goûts musicaux personnels que l’on mesure une œuvre. Il n’empêche : creusons un peu. Que chante Robert Smith ?

Come closer and see
See into the trees
Find the girl
While you can
 

[…]

I hear her voice
Calling my name
The sound is deep
In the dark

I hear her voice
And start to run
Into the trees
Into the trees

Into the trees

Suddenly I stop
But I know it’s too late
I’m lost in a forest
All alone

The girl was never there
It’s always the same
I’m running towards nothing
Again and again and again and again…

Je relie les points. La forêt est celle, dans le roman, est de « Habsbruch […] près de Ganderkesee, au sud-ouest de Brême ». C’est tout aussi bien « une forêt plus dense que toutes celles des contes de Grimm », comme l’écrit Jouannais en toute première page, dans laquelle Jakob Lenz est conduit en jeep.

Dans la chanson de The Cure, il s’agit de « chercher la femme ». Jacob Michael Lenz, quant à lui, missionné en qualité d’avocat ornithologue, va croiser plusieurs femmes : Irma Meseritscher, tenancière de l’auberge où va séjourner Lenz durant quinze mois ; une secrétaire peu amène qui l’orientera vers le bureau de la Commission principale de dénazification ; la nouvelle greffière Frau Effie Richter, « madone à la douceur terrassante », qui va jouer un rôle dans l’histoire personnelle de Lenz : sans doute celle dont il va « écouter la voix », selon les mots de Robert Smith.

Il s’agit aussi d’une femme absente : « The girl was never there ». Cette fuyante figure féminine, dans le roman, confond Effie Richter et Virginia, l’une des filles de Lenz, porteur d’un douloureux secret pressenti par la perspicace Irma Meseritscher à la fin du roman. Irma et Effie, chacune à leur manière, nous en disent un peu plus sur le personnage de Lenz. Leur effet-personnage est herméneutique : Irma, mère d’Oskar, figure maternelle ; Effie, figure filiale, à laquelle Lenz voudrait se confier : « Oui, c’était à elle, à cette Effie qui avait l’âge de sa fille, à personne d’autre, qu’il aurait aimé confier son secret ». Lenz est le nœud d’une nouvelle famille imaginaire ; il témoigne et enquête sur un fait historique, en fils et en père, pour en assurer la transmission de la façon la plus juste possible.

Les mainates n’ont pas lu les accords de la conférence de Potsdam

La quête vers le rien que chante Robert Smith (« I’m running towards nothing » / « Je ne cours vers rien ») trouve un écho dans les promenades répétitives de Lenz, « promenade perpétuelle avec Oskar », fils de la tenancière, cap au nord, vers le port de Brême qu’il n’atteindra jamais. Cette inlassable répétition fait donc écho aux activités de la Commission qui tournent en rond, ne mènent à rien, comme elle redouble l’inanité du chef d’accusation que va examiner Lenz : on apprend que des mainates « sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied », l’hymne officiel du Troisième Reich, qu’ils avaient appris en écoutant s’entraîner les soldats de la SS-Standarte 88, et qu’ils transmettaient à leur descendance, contrevenant ainsi aux accords de la conférence de Potsdam sur la dénazification. Lenz rejoint cette Commission, semble-t-il, à la manière de l’arpenteur K. du Château de Kafka :

Le 22 février 1947, par temps d’orage, il arriva en train à Brême. C’est ce qu’il crut du moins. […] Nuit déjà très avancée au milieu de jour. (Incipit d’Une forêt).

Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit. (Incipit du Château).

L’absurdité du motif juridique invoqué pour dénazifier les mainates saute aux yeux, et Lenz a beau jeu de prendre la défense des volatiles devant le président de la Commission, Georg Niege.

Le silence des intellectuels allemands

La grande force de Lenz est de connaître l’Histoire :

La mélodie du Horst-Wessel Lied reprend en effet celle d’une chanson populaire (der Abenteurer), dont l’air est lui-même tiré de l’opéra Joseph d’Étienne Nicolas Méhul, célèbre compositeur français du temps de la Révolution.

L’origine n’en est donc pas nazie. Bien plus : Jouannais, lecteur de Sebald et de son livre De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, promène Lenz tel un miroir face à la réalité atroce d’une ville allemande, Brême, qui, à l’instar de nombreuses autres (Cologne, Nuremberg, Aix-la-Chapelle, Brunswick, Francfort, Hambourg, cent trente et une au total), a subi le délirant area bombardment allié. Sebald souligne que « les images de ce chapitre effroyable de notre histoire n’ont jamais véritablement franchi le seuil de la conscience nationale », qu’elles ont été l’objet d’un « refoulement », et que rares sont les écrivains allemands à avoir rendu compte de la réalité apocalyptique de la campagne d’éradication des villes allemandes, tout occupés qu’ils étaient à « asseoir leur position extrêmement précaire dans une société sur l’ensemble de laquelle, ou presque, pesait le discrédit moral ». Sebald avance des chiffres vertigineux : quatre cent mille raids aériens, un million de tonnes de bombes, six cent mille victimes civiles, trois millions et demi de logements détruits, sept millions et demi de personnes déplacées…

Outre ce constat factuel et glaçant, Sebald évoque un point majeur : le déficit littéraire, le déni des écrivains, dont très peu oseront s’attaquer au « tabou de la destruction matérielle et psychologique ». Sebald épargne Heinrich Böll et son Silence de l’ange, Hermann Kasack, Hans Erich Nossak, Arno Schmidt et Peter de Mendelssohn. Fin connaisseur de Sebald et de l’histoire des guerres, comme en témoignent l’entreprise de L’Encyclopédie des guerres, mais aussi L’Usage des ruines (2012) ou Topographies de la guerre (2012) – je ne cite de lui que les ouvrages que j’ai lus sur ce thème – Jouannais ancre ce premier roman dans un savoir historique solide, en ménageant un effet de réel saisissant, par touches, avec la sobriété que requiert l’entreprise d’écrire sur et après la destruction totale :

[Lenz] descendit dans une auberge sans nom, au pied d’un pont qui en avait encore un – Teerhofbrücke – mais abattu dans les flots de la Weser. Ses semelles crissaient encore, à l’extérieur, sur les plaque désunies du trottoir ; à l’intérieur, sur le parquet à clous apparents. C’est que tout était recouvert de cendre. La cendre, augmentée des vapeurs échappées des crématoriums – mercure des plombages dentaires – , était le résumé d’un monde qui venait de s’achever.

Ainsi, l’un des enjeux du roman, sinon l’enjeu principal, est de questionner la faculté humaine à dire la réalité. Pour autant, le procès intenté aux mainates « coupables » de siffler un air nazi n’est ni anodin, ni secondaire. Subtilité du romancier : c’est l’oiseau qui cache la forêt. Voilà qui mérite que l’on y regarde de plus près encore.

Discrètes références littéraires

Commençons peut-être par ce qui déjà porte nom : les personnages eux-mêmes, dont l’importance se mesure à leur efficace sur le lecteur. Le protagoniste, Jacob Michael Lenz, est l’homonyme, à une lettre près, du dramaturge allemand du 18e siècle Jakob Michael Lenz, représentant du Sturm und Drang, courant préromantique allemand. Le Lenz historique, un temps ami de Goethe, finit sa vie atteint de démence. Dans Une forêt, on lit que Lenz, bien que missionné par l’armée américaine, est allemand par ses grands-parents paternels Wolfran et Hanna Lenz, et parle parfaitement allemand. Je retiendrai donc les racines allemandes et le Lenz dramaturge : Jouannais souligne à plusieurs reprises la théâtralité de toute sa mission (« [Lenz] n’était sûr de rien, égaré dans cette scène comme un acteur qui se serait trompé de théâtre »), l’ostentation du général Owen qui inflige une leçon de stratégie militaire à Lenz (« Comme s’il était sur scène, face à un large public, se tournant vers une immense carte d’état-major, un stick à la main, W. Owen entreprit de décrire le parcours des troupes alliées. »), le ridicule du président de la Commission de dénazifiation, Niege (« Un an déjà qu’il tenait le rôle principal dans cette pièce inepte dont les répétitions s’éternisaient et qui ne connaîtrait jamais son public. »). Le récit a parfois les allures d’une pièce de théâtre, d’un songe shakespearien, voire d’un simulacre (« [Lenz] fut surpris l’un de ces matins, tandis qu’un faux soleil tentait d’imiter une journée de printemps »), évoquant le Drogo du Désert des Tartares, militaire qui ne connaîtra que l’attente de la guerre. Le givre était « une ouate truquée ». Lenz, quant à lui, « portait son uniforme. Mais la guerre s’était absentée. Lui-même ne l’avait pas faite ». Lenz attend les avancées de la Commission, attend de pouvoir rallier le port de Brême, attend des réponses à ses questions. (Je songe aussi, à bien des égards, au roman de Julien Gracq, Un balcon en forêt (1958) : un aspirant, Grange, est missionné en forêt ardennaise ; la guerre – la « drôle de guerre » – n’est guère présente que dans sa suspension parfois onirique – Grange et Lenz partagent les errances en forêt, merveilleuse comme celles des Grimm).

Mais Lenz est aussi celui, selon la propriétaire de l’auberge, dont « [la] parole est d’or », après avoir bu le Goldschläger, liqueur de cannelle contenant des paillettes d’or, déposées sur les dents. Peut-être est-ce là un Jacob chrysóstomos, « à la bouche d’or », celui qui remet en cause l’absurde doxa de la Commission désireuse de condamner les mainates, celui dont la parole juste s’appuie sur la connaissance de l’Histoire et du droit : « Saint Jacob l’attendait […] sur son socle. Le capitaine se trouva une grande ressemblance avec la statue ».

Écouter le texte siffler la beauté atroce

À bien écouter le texte, j’entends un couple antagoniste dans les personnages de Meseritscher et d’Effie Richter. « Richter » signifie « juge » en allemand ; il s’oppose subtilement à « Ritscher », par une inversion des sons /ʃ/ et /t/. Oskar Meseritscher, en effet, s’est rendu coupable d’activisme nazi et de meurtre, malgré son « visage d’ange », son « visage de biche blonde », que j’associe au rosier des champs que Lenz et Oskar viennent de découvrir « au détour d’[un] dépotoir », et qui suscite ce commentaire du narrateur :  « Contre toute attente, cette beauté était atroce. La surprise qu’elle occasionnait, pitoyable, abjecte ». C’est là, sans doute, la réaction que Lenz a eue quand on lui a appris l’acte ignominieux dont Oskar s’est rendu coupable. L’avers de ce personnage trouble est Effie Richter, la seule femme véritablement vivante de la Commission de dénazification, la « seule à savoir sourire », qui « brillait », et dont le profil « évoquait une tête d’Héraclès ». Lenz en attend « une parole, un conseil, une prophétie », il désire qu’elle soit comme sa nouvelle fille. Prendre la place de sa fille Virginia disparue ? Le texte est muet. Il n’en demeure pas moins que Virginia, cause de la « tristesse des pères » dont souffre Lenz, est une figure féminine particulière dans le roman : « C’est qu’elle est un ange », dit Lenz à Irma. Le fils d’Irma, Oskar, apparaît ici comme l’ange du mal, à rebours de Virginia, qui « s’est mise à parler d’autres langues, des langues qu’elle était seule à comprendre ».

Voilà qui remet en perspective l’ensemble de la narration, dont l’enjeu, in fine, demeure celui de la langue et de son archivage. On rappelle qu’Effie Richter est greffière, comme le Bartleby de Melville et son « I would prefer not to » – Jouannais a publié Artistes sans œuvres : I would prefer not to (1997).

La langue des oiseaux

Jacob chrysostome, père de Virginia, s’efface devant la figure lumineuse et absente de sa fille. On se souvient de la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, contemporain du véritable Jakob Lenz : « Douce, modeste, confiante comme Ève », écrit Bernardin de Saint-Pierre. Dans Une forêt, Lenz dit encore que « Virginia et les oiseaux parlaient ensemble ». Virginia parlait la langue des oiseaux, ou la mystérieuse langue des anges, inaccessible aux humains. Devant cet être pur et virginal, cette fille évoquée par son père Lenz, les humains se débattent de leur mieux avec les mots : « Le major général W. Owen n’était pas loin de délirer » quand il donne à Lenz une leçon d’histoire stratégique. Lenz et Oskar se rendent à l’hôtel de ville, et « ouvrir la bouche devint bientôt pénible. Une poussière de mortier à base de chaux et de brique concassée se déposait sur le visage, cimentait la commissure des lèvres. Plus avant dans le corps, les muqueuses également s’emplâtraient. Alors ils gardèrent le silence ». Georg Niege, tête parlante de la Commission de dénazification, « continuait à jacasser ». Niege devient une pie, « un ventriloque », il « évoquait une boîte aux lettres en fer-blanc », sa phrase « suint[e]… filandreuse », il « déclam[e] », « péror[e] ». Les membres de ce tribunal boivent du thé anglais, « l’aspir[ent] en de petites succions répétitives et espacées », « mais comme ils ne parlaient pas, cela leur faisait comme une langue à eux, un bruissement de langue. Toute la journée, ils se donnaient l’impression de parler en glougloutant de la sorte ».

Ainsi, deux langues antagonistes : celle des anges, celle des humains. Dans cette dernière,  le romancier distingue néanmoins celle de Lenz, empêchée, et celle de la Commission, grossier et bruyant simulacre, qui jette un discrédit absolu sur une Commission capable d’envisager la culpabilité de mainates, et d’adopter une idéologie tout aussi radicale que celle qu’elle est censée combattre, sans s’interroger sur les véritables coupables.

Murmurations de l’écrivain, baptême des oiseaux

Dans l’entre-deux symbolique des langues avienne et humaine, une figure féminine se détache : celle d’Hanna, grand-mère paternelle de Jacob Lenz, « sage-femme, [qui] consacra ses loisirs à l’art de l’imitation du chant d’oiseau », avec « une prédilection pour le babillement de la grive ». Le romancier met en balance l’idéologie nazie, annexant le chant des mainates, et le « loisir » d’Hanna, qui vide la parole humaine de toute idéologie au profit d’un accueil du chant des volatiles. Les imiter, c’est occuper un lieu-seuil, entre dedans et dehors de l’humain, c’est substituer à l’imitation « nazie » des mainates, l’imitation anonyme d’une murmuration rendue à son innocence, c’est retourner l’asservissement en libération : ça ne parle plus, ça siffle. Hanna « remporta des prix dans plusieurs concours régionaux ». Tout comme si la femme pouvait, seule, parler la langue des oiseaux, qui dit la réversibilité de toute idéologie, dès lors qu’elle n’est pas dûment questionnée, mais aveuglément imposée, et qu’elle s’en prend au faux coupable.

Hanna se rapproche symboliquement d’Effie Richter, au visage de « madone », dans le soin que toutes deux peuvent apporter aux autres – femmes guérisseuses, auréolées du mystère qui entourait François d’Assise prêchant aux oiseaux (film étranger au village où les habitants sifflent).

La deuxième figure notable est celle, esquissée dans la fiction, de Lenz en écrivain. Figure, à mon sens, du guérisseur de la langue, assumant une fonction esthétique et éthique. Lenz est juriste, et tente de plaider la cause des oiseaux dans un « endroit abîmé du monde ». Sa parole – on se souvient – « est d’or ». Dans Brême dévastée, il accède aux ruines de la bibliothèque « en activité sous terre ». Lisant quelques pages d’un livre, relique de cette crypte, « lui vint l’envie, en butinant ces pages façonnées par d’autres, d’entreprendre un journal intime ». Pendant ses promenades, il pense parfois à l’écriture :

Quand des phrases lui venaient, pourtant percluses de complexes, il lui arrivait de vouloir se coucher dedans […]. Il lui semblait regarder par-dessus le mur d’une vaste propriété. Il y admirait des arbres très beaux. Les oiseaux qui y nichaient n’avaient pas encore été baptisés.

Finalité, éthique et esthétique, de la littérature, telle que l’esquisse Lenz : bien baptiser les oiseaux, toucher ainsi à leur langue. Il y a bien sûr de Jouannais dans ce Lenz passionné par le « mystère du transport des récits », qui est aussi le titre d’un chapitre de L’Encyclopédie des guerres de notre auteur. Et de citer en exergue à ce chapitre une phrase de Félicien Marboeuf : « Hors la guerre, pas d’auteur. Seule la guerre est apte, habile, à écrire » (Lettre à Marcel Proust du 12 mars 1917 in Correspondance). Toujours dans ce chapitre, on lit donc les « étourneaux nazis », où Jouannais explicite le projet de L’Encyclopédie, et évoque (on est en 2024) le fait, historique et documenté, de ces étourneaux sansonnets coupables de nazisme, qu’Une forêt va développer en une fiction romanesque. La fiction est la continuation, par d’autres moyens, de la réalité historique.

Je ne doute pas, finalement, qu’Une forêt s’inscrive de plein droit (le jus que j’évoquais) dans le thème sébaldien de la destruction comme élément de l’histoire naturelle et ornithologique, tout autant qu’il est une échappée de L’Encyclopédie qui a occupé Jean-Yves Jouannais de si longues années. En un sens, les deux temporalités (celle de son projet encylopédique et celle de roman) sont symboliquement superposables, sinon synchrones : pas de projet littéraire, mais une occupation du temps, au sens obsidional du terme.

Paroles dégelées

Dans Topographies de la guerre, livre qui a accompagné l’exposition éponyme présentée au BAL fin 2011, dont Jean-Yves Jouannais et Diane Dufour étaient les commissaires, je regarde les photographies en noir et blanc de Jo Ractliffe, Mined forest outside Menongue on the road to Cuito Cuanavale, prises en 2009. La photographe sud-africaine est face à une forêt minée durant la guerre civile en Angola et la guerre sud-africaine des frontières (1987-1988). J’associe ces images au roman Une forêt. Je trouve d’autres photographies en ligne (The Walter Collection : une photo de sa série As Terras do Fim do Mundo et 83 autres photos). Dans Topographies de la guerre, Jouannais écrit au sujet de Ractliffe :

[…] Jo Ractliffe, convaincue par avance du caractère déceptif de son enquête, a peut-être rêvé de capter les échos de guerres passées autres qu’iconiques et strictement visuels. Ceci, qui relève de la supposition, se trouve être conforté par ses toutes premières notes tandis qu’elle s’engage dans le projet As Terras do Fim do Mundo : « Il n’y a pas de bruit. Il me faut du temps pour me rendre compte que c’est le silence qui prime dans mon expérience du moment ».

Ractliffe-photographe, Jouannais-romancier et son Lenz-ornithologue : quel est le lien? Par l’art photographique et littéraire, ils documentarisent la destruction visible et invisible de la guerre toujours à l’œuvre, d’une guerre comme principe humain permanent, comme « élément de l’histoire naturelle », pour reprendre le titre de Sebald. Évoquant le travail de Ractliffe, Jouannais rappelle l’épisode des paroles gelées que vivent les personnages du Quart Livre de Rabelais : en pleine mer se font soudain entendre cris et coups de canon, mais rien n’est visible. Échos d’une guerre qui a eu lieu un an auparavant, réchauffés et soudain audibles, mais invisibles. La photographe, devant ces lieux hantés par la guerre, attend-elle un dégel d’échos passés ? Les trilles des mainates, entre les silences, ne seraient-elles pas, en pleine forêt de Brême, les paroles dégelées du Horst-Wessel-Lied nazi ? Documenter-topographier, photographier-écrire, arpenter-errer, Lenz de La Forêt-K. du Château deviendraient des paires équivalentes, esthétiquement et éthiquement accordées, découplées des étiquettes de genre (document, fiction).

Témoigner d’un nouvel usage des ruines

Sur le site du BAL, on relève, au sujet de l’exposition Topographies de la guerre, la question suivante : « Comment imaginer qu’autre chose que la bataille puisse représenter la guerre ? ». Jean-Yves Jouannais y répond à sa manière, par L’Encyclopédie des guerres, les Topographies de la guerre – et le roman La Forêt constitue un nouvel élément de réponse. Sa fiction romanesque (l’histoire fictionnalisée) a valeur de témoignage dans le procès immémorial de la destruction. Giorgio Agamben rappelle, dans le contexte historique radical du génocide des Juifs, que « le témoignage est la relation entre une possibilité de dire et son avoir-lieu, il n’advient qu’à travers sa relation à une impossibilité de dire […] L’homme est le parlant, le vivant qui a le langage, parce qu’il peut ne pas avoir la langue ». Rapportée au roman La Forêt, cet extrait de Ce qui reste d’Auschwitz  me fait considérer le babil des mainates, fait historique fictionnalisé, comme une assomption du rôle de témoin (« celui qui peut ne pas avoir la langue ») d’un certain phénomène nazi qui a échappé aux archives : des soldats allemands qui chantent le Horst-Wessel-Lied, fait qui aurait pu échapper à l’Histoire, mais que des volatiles entendent et répètent – ruines sonores et éphémères dont elles témoignent et dont elles sont les actrices. Du sort réservé à ces mainates, je ne dirai rien ici. Mais cela, le babil rapporteur, aura eu lieu ; les actrices-témoins – fût-ce dans l’ordre de la fiction – se seront fait entendre : leur babil reste, au même titre que La Forêt, comme œuvre littéraire, reste : « Mais les poètes seuls fondent ce qui demeure » (« Souvenir », Hymnes, Hölderlin).

Texte © Bruno Lecat – Photographies © Frederick William Bond & Jo Ractliffe – Illustrations © DR
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