Ce que je ne savais pas encore, c’est que ce voyage serait dès le départ placé sous le signe des coïncidences. Peut-être parce que cinq mois avant mon départ pour Madrid, en vacances dans le sud de l’Espagne, j’avais acheté un livre intitulé Madrid por capricho (Madrid par caprice) – au seul prétexte que son titre semblait définir idéalement mon projet sabbatico-linguistique [1] – et parce que le premier bar madrilène dans lequel on m’a emmené (je ne l’ai pas choisi et la ville en compte un nombre phénoménal) s’appelait El Capricho. Je m’en souviens car, chaque semaine ou presque, j’écrivais un long mail à mes amis français pour leur raconter mes pérégrinations dans Madrid ou dans différents coins d’Espagne visités durant les week-ends. D’ailleurs, en me replongeant dans ces messages en forme de carte postale électronique pour écrire ce texte, quelle ne fut pas ma surprise de voir que le premier de ces courriels se terminait par « Ah les coïncidences » – soit exactement la formule utilisée par Rosa Montero dans un extrait cité dans l’épisode précédent.
Plus encore, j’étais très loin de me douter que, en partant à Madrid, j’allais découvrir dès le premier jour chez ma colocataire – cette parfaite inconnue – ce que je cherchais depuis des mois à Lyon sans succès. En 2004, Internet n’était pas (du tout) ce qu’il est aujourd’hui, et je n’arrivais pas à mettre la main sur un album hommage à Leonard Cohen épuisé en France (et pas sorti en Espagne à ma connaissance). Un proche l’avait pourtant dans sa discothèque et m’avait promis de me le copier, mais malgré mes relances, il ne l’avait toujours pas fait quand je suis parti à Madrid. Pourtant, à mon arrivée dans mon nouveau domicile espagnol, me retrouvant seul après quelques minutes, j’ai décidé d’allumer la chaîne-hifi pour mettre un disque parmi ceux de ma colocataire. Et là, à l’ouverture du tiroir CD est apparu l’album I’m your fan tant recherché… Comme si cette coïncidence mettait fin dès le début à tous les doutes possibles sur mon singulier projet. Comme si un lien invisible et ininterrompu, sublime et déraisonnable, reliait mes envies et la réalité, mon départ et mon arrivée, Lyon et Madrid.
Or, ce lien entre la France et l’Espagne – qui irriguait déjà l’un de mes précédents textes, lui aussi placé sous le signe des coïncidences [2] – est au cœur même de La Ridicule idée de ne plus jamais te revoir (que l’on peut supposer écrit à Madrid) puisqu’une grande partie du récit se situe en région parisienne. Le point de départ du livre est en effet la figure de Marie Curie, et plus précisément, le journal qu’elle a tenu pendant un an à la suite du décès de son mari, Pierre (!…), une éditrice ayant demandé à Rosa Montero d’écrire une préface à ce texte. Celle-ci est finalement devenue un récit autonome qui est à la fois le magnifique portrait d’une femme hors du commun et le bouleversant récit en miroir du propre deuil de Rosa Montero confrontée elle aussi à la perte de son époux depuis peu. La Ridicule idée de ne plus jamais te revoir est donc composé d’allers-retours entre la France et l’Espagne – à l’image de mon existence depuis mes origines espagnoles jusqu’à mon voyage à Madrid –, mais aussi de chassés-croisés entre l’écriture et la lecture, et encore entre la vie et les livres, puisque comme le rappelle Rosa Montero : « […] ces #Coïncidences qui semblent magiques abondent dans le territoire littéraire » [3].
L’univers des livres semble, en effet, capable de concentrer les coïncidences là où, dans la vie, elles sont plus difficiles à identifier tant le réel est vaste et nos instruments de perception limités. Face à l’imbrication de phénomènes dont le rapprochement semble aussi inattendu, voire improbable et parfois même incongru, les explications manquent et ceux qui essaient de répondre à ces interrogations sans fin ont toujours du mal à convaincre, voire désolent, ou inquiètent même pour les plus mal intentionnés. À ce sujet, Rosa Montero apporte un éclairage à la fois brillant et poétique :
Jung me déplaît atrocement, j’exècre la magie et je crois que des scientifiques comme Rupert Sheldrake sont très douteux, mais, avec les années, j’ai la sensation croissante qu’il existe un continuum dans l’esprit humain. Qu’il y a, en effet, un inconscient collectif qui nous entretisse, comme si nous étions un banc de poissons serrés qui dansent à l’unisson sans le savoir. Et les #Coïncidences font partie de cette danse, de ce tout, de cette musique, de cette chanson commune que nous n’arrivons pas à écouter tout à fait parce que le vent ne nous apporte que des notes isolées. Je sais qu’il n’y a pas de rigueur scientifique dans ce que je dis, mais c’est une pensée réconfortante parce qu’elle place la petite tragédie de notre vie individuelle en perspective. [4]
Pour ma part, à défaut de comprendre ce que cachent et disent les coïncidences, j’ajouterai seulement que si elles semblent aussi présentes dans le domaine littéraire, c’est peut-être parce que l’écriture portée à son plus haut degré – et ce, quel que soit le genre pratiqué – s’apparente à une forme de coïncidence avec soi-même, tout comme la lecture quand l’attention la plus vive rencontre le texte qu’il lui fallait sans le savoir. Une chose encore : j’ai quitté Madrid fin juin 2004, et quelques semaines plus tard, traversant un marché aux puces plus ou moins clandestin à Lyon, j’ai vu tout à coup, entre fripes sans valeur et objets en tous genres, un lot de cassettes audio et parmi elles – incroyable, mais vrai… – l’album hommage à Leonard Cohen.
Texte © Pierre-Julien Brunet – Illustrations © DR
Doubles & Coïncidences est un workshop de fictionnalisme in progress de Pierre-Julien Brunet.
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[1] En écrivant ce texte, j’ai fait quelques recherches sur son autrice Fanny Rubio et découvert qu’elle avait le même agent littéraire que Rosa Montero. Elles se connaissent donc peut-être…
[2] Cf. « Pierre Brunet est un autre », Chimères, n° 98, septembre 2021, p. 189-196. Pour l’anecdote, ma première visite en dehors de Madrid fut pour la ville de… Brunete (et, cette fois encore, ce n’est pas moi qui l’ai choisie).
[3] La Ridicule idée de ne plus jamais te revoir, op. cit., p. 14.
[4] Ibidem, p. 138.