Nous sommes dans une fin de cycle pour l’humanité, celle où nous risquons de nous auto-détruire sous le règne des machines. Or, l’humanité n’a guère réussi à préserver autre chose : le rêve, la charité, le don, l’étincelle de l’imprévu, l’idéalisme… Il n’y a plus de refuge pour les marginaux, les fous, les poètes. L’ambition paranoïaque s’est annoncée : les satellites couvriront toute la surface du globe, pas un micro-espace sans surveillance où s’asseoir.
J’ai tardé – pour des raisons indépendantes de ma volonté et de l’auteur de Tweet n°1 (Tinbad, 2025) – à lire ce livre. Je m’attendais, naïvement sans doute, à une succession de micro-messages, puisque c’était, m’a-t-on expliqué, la fonction originelle des tweets, de ce temps d’avant notre présent où je tentais désespérément de fuir ces plateformes avant de me faire, moi aussi, absorber.

Or, Tweet n°1 est un immense message, un tweet à rallonge qui se serait, en somme, échappé de sa cage de trois lignes, pour noircir, à lui seul, une centaine de pages. Basquin, dans ce Tweet n°1 ne s’affranchit plus de la ponctuation comme dans Histoire splendide ; il s’est créé un autre carcan, celui d’une ponctuation minimaliste :
je m’autorise ici d’un 101e signe de ponctuation dans ce livre, pour le simple plaisir d’enfreindre une règle absurde que nous nous sommes nous-même imposée
Au lecteur de s’orienter dans ce labyrinthe de mots, où il ne lui sera fait aucun cadeau. Y a-t-il un lecteur apte à canaliser cette logorrhée et à lui redonner son sens et sa direction ? Qui dirige le texte ? Car l’auteur, lui, s’est aussi perdu dans ses propres mots :
peut-être dorénavant n’aurai-je plus rien à corriger sinon moi-même je suis mon propre logographe & cela n’a plus aucune importance maintenant de se hâter à publier

Basquin a sa manière propre d’écrire la littérature contemporaine. Elle est surréaliste au sens où elle enfreint les normes d’une époque pseudo-littéraire qui ne se nourrit, même sous couvert d’originalité, que de conformisme. Le conformisme de l’originalité, en somme. J’en avais déjà parlé au sujet de Histoire splendide : il s’agit de s’approcher de la manière la plus subtile et la plus fine du flux de conscience, dans la suite des investigations d’un Joyce ou d’un Faulkner. Une conscience sans direction, une psychanalyse sans analyste, où l’analysant se perd dans ses signifiants, ne sachant plus d’ailleurs où les ranger, du conscient à l’inconscient, le sien ou celui d’autrui qui le traverse.
Le lecteur est confronté à cette rébellion de la conscience qui se veut subversive : que faire, et surtout, que dire, quand même la machine nous singe notre communication humaine ? Saura-t-elle au moins mimer notre propre folie ? Car seule la folie crée son propre langage, un langage inaccessible à la machine elle-même. Tel est le paradoxe que soulève Tweet n°1 : à l’ère de la supra-rationalité mathématique des algorithmes et des machines, où est le refuge de la conscience ?
Il y a deux options : le silence ou le cri.
Dans le silence, le monopole des mots est laissé à la novlangue totalitaire et à ses injonctions folles.
Dans le cri de la conscience, la langue s’affole et exige ses lettres de noblesses. C’est l’option prise par Tweet n°1, quoique l’auteur hésite… Page noire ou page blanche, c’est au choix :
la page noire qui précède est cette étoile fixe autour de laquelle tourne tout ce volume mais c’est aussi l’image de la mort où mène l’immobilité
Une figure du trou noir, mais aussi, du trauma, du « zéro absolu » :
dans l’absurdité de ce monde, nous tournons en rond, et ce livre est un « tapis volant » […] Je suis à la fois le tisserand la navette & le tapis je tisse des lettres entre ciel & terre mon volume devient à la fois sanctuaire & nef pour le sauvetage de tous les animaux hommes y compris
Une littérature aujourd’hui ne peut s’incarner que dans la souffrance de la conscience qui s’extrait du silence dans l’écriture automatique, où l’expérience « mène alors la danse tourbillon dans le fleuve du devenir dans lequel l’on vit dans le risque permanent ».
Lorsque le totalitarisme viole la langue sans répit, nous sommes harcelés jusqu’à l’usure agonistique. L’épuisement est immense. Là, Tweet n°1 refuse le moindre abandon de la lutte :
appauvrir le langage sous forme d’analphabétisme généralisé sera le point de passage d’une nouvelle servitude volontaire l’être-ensemble est toujours tyrannique & refoulant il aspire toujours à l’esclavage & c’est pourquoi il faut savoir se révolter encore & encore ne jamais renoncer ne jamais accepter le geste de se courber & de censure car l’ennemi n’a pas encore fini de triompher
Texte © Ariane Bilheran – Illustrations © DR
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