Mémoire du vivant en terre de glace

J’ai conçu Au Groenland, souviens-toi de l’avenir (Elytis, 2021) pour relater l’histoire d’une traversée de l’Arctique au sein d’une résidence artistique proposée par le Manguier. Mon histoire bien entendu, mais aussi celle de mes compagnons de route. J’ai souvent été inspirée par les mythes, légendes et les contes fantastiques. Ils sont une source indéniablement magique, symbolique, mais surtout humaine. En imaginant cette traversée dans l’espace-temps, il m’est apparu évident que je devais puiser dans mon imaginaire et celui des peuples nordiques. J’ai repris la route de mes inspirations passées, et très rapidement, mon chemin s’est éclairé. Si je regarde l’ensemble de mes créations, la mémoire et l’âme humaines ont toujours été au centre de mes préoccupations.

Le fil conducteur de ce livre est le mythe des deux corbeaux sur les épaules d’Odin. Tout mon voyage porte sur l’esprit et la mémoire du vivant au cœur de l’Arctique. Un parallèle métaphorique s’opère entre le vécu au sein de ma résidence artistique (les rencontres, les habitants des villages, les moments d’isolements, les nuits, la lumière) et le mythe d’Odin et ses corbeaux symbolisant l’esprit et la mémoire de ce pays, du monde contemporain et de l’humanité. Hugin et Munin sont deux frères corbeaux au service d’Odin, Père de toutes choses depuis des temps immémoriaux. Ils tiennent lieu d’oreilles et d’yeux pour leur souverain. Chaque matin, à l’aube, Odin envoie Hugin et Munin à travers les Neuf Mondes pour les voir revenir la nuit et lui murmurer à l’oreille ce qu’ils ont vu et entendu au cours de la journée. Odin, plus grand dieu Scandinave n’a de cesse de s’inquiéter pour ses deux oiseaux sacrés. Il sait que sans réflexion (Hugin) ni mémoire (Munin), il ne lui sera plus possible d’apporter l’esprit nécessaire aux créatures. Dans la mythologie scandinave, le corbeau est porteur d’un sens positif car il joue un rôle de messager et de gardien. Quant à Odin, roi des dieux, de la victoire et du savoir, il incarne le patron de la magie, de la poésie et des prophéties. Les deux corbeaux – Hugin « l’Esprit » et Munin « la Mémoire » – sont perchés sur son siège et symbolisent le principe de création.

Mais pourquoi Odin craint-il plus la disparition de Munin, « la Mémoire » ? La mémoire est-elle plus importante que la pensée ? La réponse est oui. Sans mémoire, la pensée est tronquée, elle est amputée de son socle, et ne peut plus être dirigée selon une base stable et solide. La mémoire dont il s’agit ici, est donc très au-delà des souvenirs d’un simple individu, elle est celle de l’humanité. L’idée d’Odin, c’est l’esprit qui se manifeste partout dans la nature. Odin n’est pas l’auteur de la création, mais il la dirige et l’entretient. Il inspire à l’homme le souffle divin. Il est l’origine de toute inspiration, dieu de l’éternité et de l’intemporel, maître du destin des mortels. Le rapport entre les corbeaux d’Odin et l’âme du monde fait bien de lui un symbole de la vie. Pour les nordiques, le corbeau est l’oiseau du destin. Un intermédiaire entre la vie et la mort, les dieux et les hommes, la noirceur et la lumière, le jour et la nuit, le visible et l’invisible. Il est messager, observateur. Il passe pour le créateur du monde, l’organisateur du monde. Il est vénéré comme tel.

L’Arctique ! Ce nom est mythique et incarne l’essence même du voyage.

Mon livre, au cours et au retour du voyage, a donc été pensé comme une sorte de « carnet de bord » de navigation, afin de révéler les instants et les expériences du quotidien en milieu extrême, avec un équipage, à la rencontre d’un monde et d’un peuple, et aux antipodes de mon existence actuelle. Avant tout, ce sont les humains, et la vie qui m’intéressent. Mon regard s’est porté sur celles et ceux qui m’accompagnaient et sur ce qui nous entourait, mais aussi sur ce qui émanait de nous-mêmes : la vie intérieure que j’aime fouiller en recherche d’une profondeur artistique. Un récit de voyage, un reportage dessiné et photographié où se sont mêlés les mots et les croquis pris sur le vif. De ces terres du bout du monde, j’ai rapporté un récit vivant, chaleureux, et surtout au plus près de l’humain. Une sensibilisation au cœur d’un monde menacé par l’activité disruptive humaine… Ce livre incarne donc l’échange artistique, mémoriel, entre tous les acteurs de ces instants vécus. Les photographies de nature, de paysages, des personnes rencontrées, illustrent mon propos afin de rendre compte d’un contexte social, mais également, pour évoquer la beauté sauvage, naturelle, grandiose de cette traversée, et de la vie sur l’île. De la sorte, mes textes occupent une place importante dans ce livre.

Toutefois, j’ai également souhaité que que livre se révèle au fur et à mesure que les planches se dessinaient et se photographiaient pour faire émerger une trame imprévue et originale. La surprise d’un départ engendre inévitablement, au cours du voyage, des imprévus. Remplir les cases au fur et à mesure, concevoir le récit comme il se déroule, laisser la primeur au présent, permet de mieux toucher l’inattendu et de faire advenir un regard neuf. L’utilisation de nuances Noir et Blanc de mes photographies s’est imposée afin de concentrer mon propos et de faire ressortir l’essentiel et une certaine forme de pureté : la profondeur des paysages, le contraste des lumières, l’émotion exprimée par les visages, l’intensité de la vie sauvage. J’ai tenté de traduire la force et la vulnérabilité de cet océan de glace et être le témoin visuel et poétique de ce territoire stupéfiant. Photographier, dessiner, raconter le Groenland depuis ma « petite » histoire dans celle plus « grande » du monde. Vibrer en écoutant le silence. Me laisser guider par les éléments. J’ai conçu ce livre à l’image même de ces contrées : teinté d’élégance, de curiosités, d’émerveillement et d’interrogations. La perspective de vivre dans un milieu extrême m’a effectivement interrogée sur les autres comme sur moi-même : mon propos est intime et subjectif, mais sans imposer d’opinions et de vues égotiques.

À mon arrivée en France à l’âge de 15 ans, j’ai nourri des espoirs, dévoré des livres de contes, visionné des films aux saveurs de légendes, arpenté le désert blanc à bord de traîneaux imaginaires, regardé tomber les flocons avec le regard d’une enfant, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’atteindre ces contrées lointaines. C’est une annonce qui m’a donné l’occasion de postuler pour ce voyage au firmament de mon imagination, annonce qui m’est apparue comme une chance à saisir, une évidence flagrante, un signe personnel. Si j’ai souhaité réaliser ce voyage dans les conditions proposées, c’est parce que le principe même d’une telle traversée correspond à ma personnalité et entre en adéquation avec mes préoccupations personnelles. Les questions écologique et mémorielle sont effectivement au premier plan de mes réflexions, et la démarche du « Manguier » correspond à l’idée que je me fais du voyage. Je ne pourrais imaginer une résidence artistique négligeant les préoccupations environnementales, ou portant atteinte à ces lieux déjà si fragilisés.

Depuis toujours, mes créations ont abordé la question de la mémoire : mémoire des lieux, des humains, de la nature. Mon intérêt pour l’aspect mémoriel des êtres et des choses oriente et donne le cap de toutes mes aventures créatives. L’évocation de traces (lumières, empreintes, rides) me renvoie à ma conscience aiguisée de notre éphémère passage sur cette Terre, mais également à la relativité de notre époque. Toutefois, l’Arctique est aujourd’hui gravement menacé. La vie qui s’y développe également. La faune, la flore, les éléments et les humains se trouvent à la croisée des chemins. De grands bouleversements vont transformer ce territoire, non sans risques pour la vie sous toutes ses formes, et pour le reste de la planète.

Le voyage, à proprement parler, est une première et grande motivation. Aller à la découverte de paysages majestueux et inimaginables, pour celui qui n’a jamais foulé ce sol, est un véritable choc. Faire route vers la terre d’un monde mystérieux, méconnu, et néanmoins légendaire, bouscule beaucoup les croyances et les a-priori. Ainsi, je me suis faite « petite » dans cette immensité afin de pouvoir devenir un peu plus « grande ». Mais cela ne suffit pas. Il y a bien entendu le défi de vivre cette expérience avec les difficultés qu’elle peut comporter, les inconnues, le mystère, mais également – et surtout (et c’est ce qui a toujours motivé mes créations) – il y a la perspective de découvrir et de comprendre d’autres visages, d’autres cultures, d’autres manières d’exister et d’être au monde, et de saisir que les humains n’ont peut-être jamais été aussi liés à la nature qu’à présent. Il y a aussi la perspective de partager avec les autres, notamment avec l’équipe où le huis clos du bateau pousse à se recentrer, à prendre en compte les nécessités induites par la vie communautaire, à nourrir d’autres types d’échanges. Et puis, à se confronter à d’autres artistes également, à d’autres langages créatifs, à d’autres idées. À se retrouver différemment inspiré, stimulé, émerveillé, et dérouté ! Au-delà de toute considération sublime du décor, cette traversée a d’abord été une aventure spirituelle. Elle est et restera la plus belle de ma vie.

Texte & Photographies © Férial