Traces

Et c’est alors, au plus profond de son ennui, qu’un serveur lui apporte un billet, le dépose à sa table, sans un mot, juste un geste vers une femme, au-dessus, au balcon, qui le dévisage ; d’ici, dans l’obscurité du club, son visage, bien qu’incertain, semble le dompter ; J. vérifie autour de lui, nerveux et surpris, la foule abstraite dans les volutes sombres, tournée vers la scène, les lumières rétro accrochant, expressives, le jazz langoureux qui parfois peut le faire gémir ; personne ne s’intéresse à lui, ni à la femme du balcon ; d’un naturel discret et commode, embarrassé, il essaie d’expliquer, il y a erreur, forcément erreur, puisqu’il n’est pas à sa table habituelle, il y a eu confusion, on doit lui réserver sa table, chaque jeudi soir, mais des congés, voyez, un oubli, on s’était excusé et placé là, il n’avait pas fait de difficultés, piètre scandale, bref, donc on se trompe probablement, ce billet ne peut lui être adressé, et même si aujourd’hui il se sent beau, il s’est rasé et s’est brossé les dents, ce genre d’aventure n’arrive pas ; le serveur hausse les épaules ; J. se tourne vers la femme, elle a disparue. J. quitte le club, nerveux et pressé, n’ouvre le billet que plus tard, inspiré par le calme solitaire et les lampadaires paresseux de la rue Rochebrune, il le lit, du moins il veut le lire, car il n’y comprend rien, des signes absolument incompréhensibles dans une langue apparemment inconnue. Cela lui fait une sorte de choc, un choc vicieux et archaïque qui l’empêche de dormir toute la nuit, une inquiétude muette. Il fait des recherches sur internet qui ne donnent rien. Le lendemain J. décide de montrer le billet à ses collègues de travail, mais les choses ne tournent pas correctement. On voit le quotidien cacophonique d’une agence de communication, une routine désastreuse mélange de stress et de fatigue, de fauteuils de cafés et d’actions virtuelles, dans son cas d’alcool et de solitude en plus. Ses collègues, qui entre eux sont tous amis, le trouvent étrange, gauche dès que sociable, silencieux, avec une drôle de tournure d’esprit ; on lui demande par exemple s’il a bien dormi, il répond, mais quand, ce soir ?, on lui dit qu’il a l’air maussade, il répond, vous avez aussi remarqué ?, j’ai déjà vu ça hier soir dans la glace en me lavant les mains ; aux pots de départ il s’incruste inopinément dans les groupes, avec des propos absurdes ; on hésite à lui confier responsabilités et contacts clients, l’assigne à des fonctions supports, un excellent assistant de gestion. On ironise déjà quand J. leur raconte, à la machine à café, son étrange aventure. Mais les sourires se figent, les voix s’éteignent quand ils aperçoivent le billet ; des regards dérangés, des excuses, ils s’éloignent. Puis son patron l’appelle, il veut lui aussi voir le billet ; puis, je ne pensais pas cela de vous, je suis désolé, vous pensez bien que dans ces conditions nous ne pouvons vous garder plus longtemps dans la société. Il proteste, réclame des explications, il est prêt à accepter la faute s’il la comprend, mais le patron reste muet et ferme ; les contrats et bureaux modernes étant ce qu’ils sont, il n’a qu’à prendre son manteau, sous les regards désapprobateurs, et quitter les lieux. Il passe les jours suivants dans une grande inquiétude. Chaque fois qu’il partage son aventure, présente le billet à une connaissance, à un ami, systématiquement, celui-ci se détourne, agacé ou dégouté, dans ces conditions il doit mettre fin à leur relation. A force, il finit par s’excuser, bien sûr, je comprends. Peu à peu il se coupe du monde, il reste enfermé chez lui, triste et inquiet. Chaque jour il pense à se séparer du billet, sans y parvenir, maintenant obsédé par sa signification, qui se perd toujours plus dans un labyrinthe brumeux. Bizarrement, cette histoire fantastique s’étend et s’empire. J. ne parvient pas à trouver du travail, son propriétaire le renvoi ; ses essais pour en trouver, travail et logement, situation, sont tous infructueux ; même s’il ne parle pas du billet, c’est comme si on le devinait sur lui ; n’ayant plus d’accroche, il décide de partir, de s’enfuir. C’est alors le temps des voyages, une succession de destinations rêvées, ces destinations qui, finalement, auraient pu lui passer devant. Il part en Italie, à Rome, puis à Bologne, une piaule chiche dans les ruelles chaudes et chahuteuses du Quadrilatero, puis la Slovénie, Ljubljana et Piran ; il y tient un temps une auberge sur la pointe côtière, se baigne chaque matin dans la Baltique ; sa peau est couverte de soleil et de sel, il s’installe l’été sur son toit et laisse le roulement de l’océan le happer ; il rencontre des femmes, s’ouvre à une certaine sensualité. Mais toujours il finit par parler du billet, ou on en entend parler pour lui, et alors le même cycle, implacablement, on l’isole, il doit partir. Il traverse la Méditerranée, le Maroc, s’installe à Essaouira, s’aveugle des murs blancs de la médina, parle l’arabe, lentement, avec un accent étrange et tordue ; il ouvre un restaurant, des recettes d’épices et de couleurs ; il se marie, sa femme est douce, il croit qu’il l’aime et elle le croit aussi ; le soir il parcourt avec elle les remparts, les barques bleues craquent, les mouettes suivent les thoniers ; le billet est caché dans une boîte, il essaie de ne pas y penser, même s’il rampe sous son matelas les jours d’insomnies, craque son esprit d’ocre rouge ; il organise dans la région des excursions pour les touristes, découverte des productions d’huile d’argan et des terres brunes alentour. Un jour qu’il sympathise justement avec un touriste, saoul au vin de Meknès, l’ébriété pousse la confidence ; J. montre le billet ; et de nouveau on le brusque et l’écarte ; sa femme pleure et se cache ; ceux qu’il avait pris pour famille lui ferme leur porte ; J. roule vers le Sud, il traverse le Sahara occidental, les pistes des convois pétroliers. Des jours et des nuits vides et écrasants. Qui ne semblent plus avoir de fin. Un silence qu’il craint rompre. Il roule lentement, dort sur le toit de sa voiture. Errant et halluciné. Il pense, peut-être est-ce ma tombe ; il pense, peut-être suis-je en train de passer dans l’autre monde. Mais bizarrement, pour la première fois de sa vie, il est heureux ; il n’est lié à rien, ne désire ni ne cherche rien ; Je suis celui qui n’entend plus rien, rien ne sort de ma bouche ; il ne lui reste plus qu’un sifflement, une petite mélodie qu’il fredonne inconsciemment, pam pam pam. Enfin, pour la première fois de sa vie, ayant tous les chemins, il marche vers rien, quoi qu’il puisse lui arriver. Puis on perd sa trace. Dans sa ville aussi il y a longtemps qu’on a oublié l’homme et le billet. Plus tard, un étudiant en histoire du cinéma lut par hasard cet article en ligne, sur une femme folle qu’on avait arrêté un jour alors qu’elle sortait précipitamment d’un club de jazz ; elle avait les poches pleines de billets saturés de signes incompréhensibles ; elle disait les distribuer à son amant, un homme qui était propre sur lui et qu’elle allait retrouver partout. Ensuite l’étudiant, buvant un café acre et brûlant, s’approcha de la fenêtre du studio minuscule qu’il sous louait dans la rue Saint Blaise ; il pensait à ce qu’on ami lui avait dit la veille au soir, autour d’une bière, le ton de la plaisanterie, que l’on rêve tellement de choses folles ne m’étonne pas, ce qui m’étonne, c’est que l’on croit être celui qui fait et pense toutes ces choses.

Texte © Mathieu Hervé – Photographies © DR