Mieux vaut vouloir le Rien plutôt que de ne rien vouloir.
(Nietzsche)
Avertissement aux lecteurs
J’ai écrit et présenté au public cet « Éloge au Rien » lors d’un Banquet des Vivants dont la thématique était « La gratitude: une alliance avec le vivant ». Le Banquet des Vivants est né dans le cadre de l’Observatoire des Nouvelles Écritures de la Photographie Documentaire co-fondé au sein de Photo Doc. en 2019 par la photographe et chercheuse internationale Christine Delory-Momberger et moi-même. Si depuis cette date, dans cet espace de création et de recherche dédié aux nouvelles écritures de la photographie documentaire, nous produisons des colloques, des symposiums, une collection de films sur les artistes, écrivons des livres, etc., nous avons imaginé Le Banquet des Vivants comme un cycle d’interventions et de créations publiques et participatives alliant sciences et arts. Réalisé en collaboration avec Le Vent se Lève ! situé à Paris, une zone libre d’art et de cultures, éthique et solidaire et le GIS Le Sujet dans la Cité (Sorbonne Paris Nord-Campus Condorcet), notre intention avec cet évènement, est d’associer chercheurs, artistes et public pour faire œuvre commune. Lors de notre quatrième Banquet des Vivants qui amorçait l’année 2026, Christine et moi avions invité – parmi des musiciens, conteurs, danseurs, photographes, chercheurs et philosophes – Isabelle Rozenbaum pour qu’elle ouvre l’évènement avec sa série photographique Le Banquet d’enfer. Ce qu’elle fit avec talent. Et son texte qui accompagnait ses photos donnait le La à un programme chargé qui allait durer plus de 4 heures, interrompu seulement par un partage de mets divers que les invités avaient apportés. Car pour le Banquet nous avons la prétention de nourrir le corps physique tout autant que l’esprit… Mon « Éloge au Rien » clôturait la soirée. Il consistait dans la lecture d’un texte que j’avais écrit spécialement pour l’évènement et que je considérais comme une performance artistique n’ayant pas vocation à s’inscrire au-delà de ce qui avait été dit, vécu et partagé ce soir-là avec les quatre-vingts personnes présentes. Ce texte était le résultat de presque sept années de travail assidu sur mon parcours de vie en lien avec ma création. Parce que depuis la fondation de notre Observatoire, Christine et moi n’avons eu de cesse de mettre en lumière comment les forces de création déployées par les artistes s’inscrivent dans un parcours intime qui peuvent agir sur le monde. Nous parlons de « démocratie sensible » un terme emprunté au philosophe Michael Fœssel. Dans une société sous perfusion d’images, de films, de livres, etc, ou l’IA entre dans le jeu, si notre intention n’est pas de banaliser le rôle des œuvres, il nous semble de plus en plus nécessaire de redéfinir leur place dans la société, et de valoriser le parcours de l’artiste que nous voyons comme un créateur de réalités dont les œuvres ne seraient plus seulement un objet « fini » mais aussi une étape de construction d’un Soi en interaction avec les Autres… Ce n’est donc pas seulement la publication d’un texte qui a été un évènement que je vois dans la proposition d’Isabelle Rozenbaum mais une nouvelle étape de mon lien avec le Réel et qui fait écho « justement » au nouveau cycle amorcé avec nos Banquets des Vivants que nous avons intitulé « Dialogue avec le visible ».

4e Banquet des Vivants (17 janvier 2026)
Bonsoir à toutes et à tous, je voudrais commencer mon « Éloge au Rien » par une petite histoire drôle. C’est un homme dans une église qui s’adresse à un type qu’il prend pour le bedeau :
Moi le bedeau, vous rigolez ? Je suis bien au-dessus, lui répond le type.
Ah pardon, vous êtes le curé ? Je ne vous avais pas reconnu.
Non, non, je suis au-dessus du curé…
Ah ! Vous êtes l’évêque alors ?!
Non je suis au-dessus, lui répond le type toujours plus énervé.
Mais quoi ? Vous êtes cardinal ?
Non encore au-dessus, lui répond le type de plus en plus hors de lui.
Mais au-dessus du cardinal, il y a le Pape…
Mais il est pas possible celui-là ! Je suis au-dessus du Pape !
Mais au-dessus du Pape, il y a Dieu. Vous n’êtes pas Dieu quand même ?!
Mais il est stupide celui-là ?! Je suis au-dessus de Dieu…
Mais au-dessus de Dieu… il n’y a Rien !
Voilà ! C’est moi !
Dans une société de la réussite où il suffit de traverser la rue pour trouver du travail, où un président peut être élu à 39 ans et le prochain le sera sans doute à 32, je voudrais, sans jouer les trouble-fêtes, explorer avec vous la gratitude au « Rien », et comment la relation au refus et l’échec peut avoir certaines vertus intéressantes. Si je n’ai jamais vraiment eu l’impression d’être « personne », j’ai toujours trouvé suspect d’être « quelqu’un ». Cette manière de voir le monde commence dès ma naissance et la première personne qui m’a initié à la voie du « Rien » est évidemment ma mère qui m’a mis au monde et portée pendant neuf mois. Elle ne voulait pas avoir d’enfant et se vantait de faire du ski nautique à sept mois de grossesse. Et même si mon cousin m’a fait récemment remarquer que le ski nautique qu’elle se vantait de faire devait se passer à 4 mois de grossesse plutôt qu’à 7, je ne chipoterai pas ce soir sur 3 mois, car c’est après qu’elle ait essayé de me noyer pour me faire taire, alors que j’étais encore enfant, que mon regard sur le monde s’est forgé.
Je devais avoir environ 5 ans quand je découvrais que la vie ne tient qu’à un fil et que les êtres qui vous aiment le plus, peuvent aussi être les plus dangereux. Cet acte fondateur de ma finitude que je souhaite à tout le monde de rencontrer un jour, a généré chez moi une certaine colère envers les autres – il faut être honnête… – mais m’a aussi permis de porter un regard plus poétique et décalé sur l’existence.

C’est ce regard, par exemple, qui m’a permis de voir lors de mes premières années de collège chez M. Fayolet – mon professeur de mathématiques qui m’avait perché sur le haut d’une armoire, parce que je parlais trop et que j’étais dissipé – la reconnaissance chez moi d’un talent insoupçonné. Si je ne peux affirmer que cette punition est à l’origine de mon goût pour les équations et d’un DEA en Mathématiques appliquées aux Sciences économiques que je ferai des années plus tard, je dois reconnaitre que ce professeur atypique en me faisant passer son cours sur le haut d’une armoire m’a sans doute montré que les mathématiques pouvaient me faire voir le monde de haut.
Quelques années après, avec l’adolescence, est venu l’amour, et un de mes premiers émois amoureux est né avec la rencontre d’une jolie jeune fille qui m’a dit une chose que je n’ai jamais oubliée, qui m’a profondément ému et tout de suite conquis, les yeux pleins de béguin et la bouche en cœur, elle m’a dit : « Cette nuit, j’ai rêvé de toi, je tirais la chasse et tu disparaissais… ». Comment ne pas craquer devant une telle déclaration qui mettait tout de suite entre nous… la disparition ?
Comme vous le voyez, j’entretenais un rapport trouble avec les femmes, et j’aurais dû davantage prendre en considération à mes 18 ans les sages paroles de l’examinatrice qui m’a remis mon baccalauréat. Pour calmer l’euphorie de ce jeune homme qui venait d’avoir son diplôme à l’oral après avoir rattrapé 44 points de retard, elle lui dit une vérité que chaque bachelier devrait entendre : « Tout le monde à son bac ! ». Et si, alors, j’avais eu la sagesse de dépasser la condescendance que cette examinatrice eut à mon égard, pour comprendre le sens profond de ses paroles, je me serais davantage questionné avant de me lancer tête baissée dans des études supérieures, parce qu’il fallait « bien faire quelque chose de sa vie ».
Heureusement, il y a toujours eu chez moi, un instinct qui me préservait de la réussite. C’est cet instinct, par exemple, qui m’a fait refuser ma première proposition d’embauche adressée par le directeur de l’une des plus grandes agences de publicité de l’époque où je faisais un stage d’études. Cet homme averti avait senti que son agence faisait fausse route dans sa proposition de campagne publicitaire pour la sortie du premier téléviseur 16/9e du marché, et avec une de ses collaboratrices, il m’avait missionné pour travailler en sous-main sur une campagne parallèle qui, à la grande surprise de tous, avait remporté l’approbation du client. Impressionné sans doute par mes idées et un certain talent qu’il voyait en moi, il m’offrit une place de rêve à ses côtés. Si sa proposition et ses ambitions me concernant me touchaient beaucoup, je les refusai poliment prétextant d’avoir d’abord à finir mes études.
C’est seulement après mon mémoire de DEA intitulé Évaluation des risques dans les assurances qui consistait en une équation de cinquante pages – un des premiers algorithmes qui gèrent absolument tout aujourd’hui, de la santé à l’économie – que je me posais la question des « risques » de réussites que m’apportait un diplôme et que je décidais de devenir comédien, une voie un peu moins sûre… Pour vous dire à quoi j’ai échappé, l’ami avec qui j’ai rédigé ce mémoire est aujourd’hui à la tête d’une filiale d’une grande banque où il gère une partie de la dette française. Un travail d’avenir ! Mais pour en revenir à la découverte de ma nouvelle lubie artistique, je devins boulanger pour la financer, et là encore il fallait être vigilant. Alors pour bien montrer à mon professeur de comédie qu’il ne devait pas attendre grand-chose de moi, j’avais endossé le rôle d’un clochard dans une impro qu’il nous avait demandée de faire. Cet homme d’un certain âge, qui avait fondé une branche de l’Actors Studio avec Paul Newman, qui avait été l’ami proche de Marilyn Monroe, m’avait dit en découvrant qui se cachait derrière cette épave sale et mal rasée qui avait investi son théâtre avec son carton et ses boîtes de conserve : « It’s one of the best improvisation I’ve ever seen in my life ». Il ne m’en fallait pas davantage pour me faire prendre de la distance avec ce métier de comédien et me pousser à devenir réalisateur de films.
C’est comme réalisateur de films que les choses se compliquèrent pour moi. J’eus la mauvaise idée d’écouter une psychanalyste freudienne qui ne comprenait rien à mon parcours très atypique et m’incita à montrer mes films à des producteurs. Quand je lui expliquais que j’avais déjà eu l’avis d’un producteur et qu’il m’avait conseillé d’arrêter la réalisation en voyant mes plans fixes, silencieux et vides, elle me dit que je devais insister. Naïf, je suivis ses conseils et deux des plus grandes sociétés de productions de films publicitaires de la capitale se disputèrent pour me représenter. Cette fois je ne pus échapper à une place dans la société. Heureusement, après 7 années de réussite financière et professionnelle exemplaire à réaliser des séries, des pubs et des courts-métrages avec des acteurs prestigieux, mon père eut une idée de génie, et je lui serai éternellement reconnaissant pour cela : il décida de m’effacer… Il traversait, à ce moment-là, une période de grande remise en question personnelle, et il s’était mis en tête de faire disparaître tout ce qu’il avait créé. Évidemment, le « spermatozoïde égaré » qu’il voyait en moi, était un obstacle un peu trop visible dans sa quête d’effacement, et avant de s’occuper de lui, il devait d’abord considérer mon cas. Ce qu’il fit avec une obstination et un sens du pragmatisme qui a toute mon admiration. C’est donc grâce à mon père que j’ai pu enfin me débarrasser une fois pour toute de ce « Moi » que je trouvais trop encombrant. Et son initiative tombait bien, c’était justement la période où mon producteur avait décidé d’investir et de faire de ma personne une « star » comme il disait. Je lui envoyais donc un mail pour lui annoncer que, malheureusement, je ne pourrai accepter sa proposition, étant moi-même engagé sur des projets d’effacements bien plus importants que de devenir une « star », et que dorénavant, je ne travaillerai plus pour lui.

J’étais, enfin, face à ce Rien que j’avais tant recherché, mais comme la nature a horreur du vide, je rencontrais trois femmes venues du Canada qui virent en moi – et peut-être aussi dans ce que je vivais d’un peu exceptionnel, il faut bien le reconnaître – le signe d’une incarnation du dieu égyptien Horus. Il m’a fallu deux années d’initiation auprès d’elles et un voyage à travers l’Égypte qui se terminera sur le Mont Sinaï à activer les Tables de la Loi pour les deux mille ans qui viennent pour que j’arrive alors à leur faire accepter que je n’étais ni un Dieu égyptien, ni le Maître ascensionné pour qui elles me prenaient : j’avais déjà de grandes difficultés à être un Homme, alors un Dieu…
En tous les cas, en sortant de toutes ces aventures, je n’avais plus d’argent, plus de travail, plus d’appartement… Si j’étais ouvert à de nouvelles explorations moins extrêmes, c’est avec la rencontre d’une femme qu’elles se présentèrent. Cette femme me fit entrer dans le monde de la photographie, et on lança ensemble l’aventure Photo Doc. Et si en devenant père, je ne voyais plus de raison de refuser les cadeaux de la vie, je sentais bien que mon destin capricieux n’avait pas fini de me réserver des surprises.
Cela commença insidieusement avec des disparitions qui s’enchaînaient bizarrement. Je perdais brutalement les gens avec qui je travaillais, ou avec qui j’avais des projets. La mort planait toujours telle une ombre. J’en arrivais même à hésiter à m’engager – de peur qu’il arrive quelque chose de tragique – aux gens qui s’associaient à moi. Même la psy que j’avais trouvée pour confier mon cas angoissant eut un AVC quelques semaines après notre rencontre et je me retrouvais face à une porte définitivement close ! À un moment, la mort était tellement présente dans ma vie que je faisais plus d’enterrements que d’apéros, mais mon rapport intime avec elle changea véritablement avec l’arrivée du Covid, et malgré notre Insurrection Créatrice et notre bravade faite ici-même 48 heures avant le premier confinement mondial en compagnie de 50 personnes, cette fois, la mort ne rôdait plus seulement dans ma vie, elle s’annonçait de manière officielle à l’ensemble de la population mondiale !
Après avoir tenté jusque-là de faire ami-ami avec la grande initiatrice, négociant au jour le jour les termes de notre relation, j’étais un peu surpris que le monde lui déclare la guerre de manière aussi grossière et s’enferme à double tour chez soi, s’imaginant la laisser sur le pas de sa porte. Déclarer la guerre aux nazis, je veux bien ! Mais à un virus, la bonne blague ! Avec cette déclaration de guerre, notre cher Président et sa horde de suiveurs ne se rendaient-ils pas compte que ce n’était pas à un virus qu’ils déclaraient la guerre, mais à la vie et au vivant ? Je ne comprenais pas comment la peur avait occulté le bon sens d’une majorité de la population pour qu’elle accepte d’être privée de rites funéraires qui avaient plus de 100.000 ans !
Mais ce n’est pas pour cette pathétique déclaration de guerre au vivant – qui ne s’est plus arrêtée depuis et dont je vois les effets chaque jour y compris dans ce que vivent les agriculteurs – que je voudrais exprimer ma gratitude au président de la République. Et ce n’est pas un acte facile à faire ! Non, je voudrais lui exprimer ma gratitude pour la suite : quand il s’est agi de se faire injecter un produit qu’on avait sorti à la va-vite et qui était encore en phase de test. Moi qui avais toujours pensé que la République était fondée sur la devise Liberté, Égalité, Fraternité, je voyais tout cela voler en éclat pour une santé portée soudainement au-dessus de nos libertés individuelles par des politiques qui n’avaient eu, jusque-là, qu’un mépris affiché pour le soin et les soignants. Depuis toujours, refusant toute forme d’obligations d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient – celles-là comme les autres – d’un coup, je me retrouvais parmi ceux qui étaient insultés, méprisés, « emmerdés »… Sans autres forme de procès, y compris par certaines personnes très proches, j’étais devenu un vulgaire complotiste, un imbécile et un « irresponsable » que Macron ne voyait même plus comme un citoyen… Et c’est aussi à tous ces gens ce soir, que je voudrais exprimer ma gratitude, car grâce à cette violence collective qui m’a été faite, j’allais vivre un passage essentiel à ma vie : mon père n’était maintenant plus le seul à avoir voulu m’effacer, un système entier m’avait mis au ban de la société, et faisant cela, me permettait de comprendre que j’avais eu raison de ne jamais avoir pris ma violence paternelle de manière personnelle. Mon père, comme la majorité d’entre nous, était le fruit d’une destruction que nous recevions et que nous transmettions depuis des générations et ce n’était pas un homme qu’il fallait blâmer, mais toute une société que je voulais réinventer…

Voilà où j’en étais de mes réflexions en cette fin d’année dernière, prêt pour le Banquet du 6 décembre à partager avec vous ma réconciliation avec ce chemin de vie tumultueux, et remercier Christine pour tout ce travail fructueux accompli depuis notre rencontre en 2019, quand elle m’annonça que pour des « raisons impératives » nous devions reporter l’évènement. Je dois dire que j’ai vécu son appel comme un effondrement. Ma première réaction a été de voir un nouveau refus de la Vie qui me privait de toute forme de rédemption. Pour ma part, je ne voyais pas de report possible de cette soirée, mais juste une annulation qui s’ajoutait à toutes les autres et continuait mon histoire sans fin avec les rendez-vous ratés, et au passage, je pouvais dire adieu à ce nouveau monde que j’avais tant souhaité. Mais en confiant mon affliction à ma compagne, elle vit autre chose : pour elle, au contraire, je ne devais pas prendre ce nouveau refus de manière personnelle, me conseillant de reporter la lecture de mon texte, justement par gratitude envers la vie et Christine. Évidemment, je devais avoir confiance dans notre thématique sur la gratitude et son alliance avec le vivant… C’est à ce moment-là que je recevais un SMS de Christine pour m’annoncer la nouvelle date du Banquet fixée à ce 17 janvier 2026… le jour même de mon anniversaire !
Tout à coup, je voyais clair : la vie avait changé la date de mon intervention, non pas pour me punir ou me faire languir, mais pour que cette réconciliation avec moi-même soit pleinement signifiante et que mon anniversaire scelle entre nous, non seulement le pacte d’une réconciliation pour moi, mais aussi d’une alliance avec le vivant sur laquelle nous pouvons maintenant compter. Alors bon anniversaire à nous, et merci !

Texte & Illustrations © Valentin Bardawil – Photographies © Robert Doisneau & Walter Carone & DR
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