Du pouvoir des mythes en Iran

Le bourgeois n’aime pas qu’on le nomme « bourgeois », mais il ne lui déplaît pas de s’entendre dire « petit ». Il ignore qu’à ce jeu-là, il cultive la petitesse des sentiments. Tout tourne au ridiculement racorni entre ses doigts. Drame cosmique inclus, qui se réduit, sans grâce aucune, à sa petite bataille perso. Les beaux quartiers de l’intelligentzia ont compté, ce printemps, parmi les premiers à tomber dans pareil réductionnisme.

La Bible et le bourgeois

Dans les quartiers huppés de Paris, une amie chère tient, on ne peut pas dire une boutique de souvenirs iraniens, car quels souvenirs rapporter d’un pays où, depuis des lustres, le tourisme compte pour portion congrue ? Boutique d’art, le mot conviendrait davantage. Shirin croyait travailler pour la beauté de l’art. Elle apprit, à son corps défendant, ce qu’est la connerie, bien rance, bien « petite », bien « bourgeoise ».

Avant que Trump tournât ses missiles sur l’Iran, le calme plat régnait. Je veux dire dans son échoppe. Puis, la clochette se mit à tinter à tue-tête dès que la porte s’entrouvrait, une fraction de seconde, et que la tête de Binoclard, ou Chignon-Tailleur, parut avec, aux lèvres, ce qui lui semblait mieux qu’un vivat : « Vous tiendrez ! ». « On les aura ! ». « Bravo, ils vont mordre la poussière ! ». Le défilé n’arrêta pas, cent jours durant.

« Ils » désignait les Américains, avec clin d’œil appuyé au peu de culture biblique dont le bourgeois fait son fonds de commerce. Goliath se devine ici à l’arrière-plan des Américains, là où l’Iran remplirait le rôle de David. « Remplirait », car le bourgeois s’emmêlant les pinceaux, se met le doigt dans l’œil. Le scénario du bras de fer fonctionnait tout à rebours, outre que Shirin aspirait à la chute de la République islamique !

Un coup d’œil au livre de Samuel et on s’aperçoit que Goliath ne fricote pas avec Israël.  Loin de là, et ça le distingue bougrement de Trump. Quant à David, il est au service du roi d’Israël autant que Pezeshkian s’oppose à Netanyahu. La plus grosse différence attrait, toutefois, au stock enrichi d’uranium, le Graal sur lequel les Pâsdârân s’accrochent becs et ongles, et que Trump fixe avec envie. Chez Samuel, le rapport s’inverse. David louche sur Goliath.

Car la force de Goliath ne tient pas qu’à son gabarit : une épée sans pareil lui sert d’arsenal. Or, à qui le prêtre-sacrificateur – l’équivalent de nos émissaires internationaux – la remettra, quand Goliath terrassé ? À son vainqueur, bien sûr, David. Aussi, l’occidental petit-bourgeois a tout faux dans ses analogies de pacotille. Il ferait mieux de réviser la mythologie, non pour entretenir sa devanture culturelle, mais comme first step à une meilleure prise sur le monde.

Il n’y a de dieu que la mythologie

Cette prise sur le monde, les Iraniens l’exercent précisément par leur connaissance de la mythologie, et par le savoir qu’ils ont que la mythologie influe sur les affaires du monde à l’égal de Dieu, car la mythologie lui est consubstantielle. Naguère, ce point crucial s’enseignait dans les écoles de guerre. À Saint-Cyr, les élèves-officiers feraient aujourd’hui pâle figure si leur tombait dessus cette question de cours : Comment Troie fut-elle ruinée ?

Tout comme l’Europe s’effondre : sans nulle bombe pour renverser son château de cartes. Un peuple d’aussi bons cavaliers que les Iraniens, reconnus comme tels jusque par les Arabes (qui tirèrent de « Perses » leur mot pour dire « Cavaliers »), garde en mémoire que quelques chevaux suffirent à bloquer Troie. À si peu de frais que ces cavaliers prirent le nom d’Achéens, les « Pauvres ». Pareillement, les musulmans d’Iran qui étranglent notre économie en tenant le détroit d’Ormuz, se qualifient de « Déshérités » (« Mostazafin »).

La plupart des pays non-alignés qui vont ravir le leadership à l’Europe et aux sœurs ennemies qu’elle a engendrées – Russie et Amérique –  sont des pays d’Asie. Là où la mythologie n’est pas affaire de mémoire, mais de quotidien avec, en première ligne, la Chine. Tout communiste qu’elle s’affiche, la Chine pratique, outre celui de Mao, le culte des ancêtres, qu’ils soient grands ou « petits ». Aussi, la mythologie tissée autour de Ji Gong – un marginal du 16e siècle – est-elle toujours d’actualité.

La vie édifiante de ce saint rabelaisien va nous permettre de donner un corps doctrinal, autre que petitement tributaire des sciences politiques, à ce constat. Ainsi s’énonce-t-il : pourquoi, alors que l’Europe regorge de mythes, restent-ils scellés dans les livres ? Serions-nous incapables de leur donner une consistance propre à comprendre le monde ? Les mythes, pourtant, n’ont pas besoin de se transmettre. Suffit que la profondeur d’âme reste un continuum de génération en génération. Une profondeur qui tient au spectacle de la guerre.

Si l’Iran a été capable de projeter la mythologie dans les formes prises par la guerre post-atomique, cela tient au fait que la garde prétorienne du régime a également su se faire gardienne des mythes. Au premier jour du printemps, prétexte à des fêtes bucoliques, des vétérans de la guerre Iran-Iraq entraînent les jeunes générations là où leurs pères tombèrent en masse. Ils leur font fouler ce sol, pieds nus, comme si sol sacré. Ainsi imprégnée, la jeunesse est invitée à participer à des séminaires sur la transmutation de la guerre sainte dans le cyberespace.

Mi-consciente de cet état de fait, la France s’emploie à re-conscrire sous les drapeaux. Elle oublie juste que l’atmosphère présidant au spectacle de la guerre n’a plus rien, ici, d’un marqueur. Trop de générations sont passées depuis « La Der des Ders ». Le rythme s’attiédit. Nous avons confondu une longue paix avec l’harmonie, quand l’harmonie tient à l’équilibre entre le yin et le yang, l’un succédant à l’autre. Ce qui nous ramène au bonze susnommé.

Trump et le livre des rois

On ne peut pas être aussi trublion que lui sans perturber les bien-pensants. Et l’abbé d’un monastère l’a mauvaise contre Ji Gong. Mais puisqu’il est abbé, la discipline l’astreint à la paix intérieure. Pour évacuer sa bile, il ne trouve pas meilleur expédient qu’indisposer le magistrat du district, non contre Ji Gong seul, mais tout le monastère où ce dernier a trouvé refuge. Pour mieux abattre ce lieu sacré, il invite même le magistrat dont il a l’oreille, à faire scier les pins qui auréolent le temple de quiétude.

On retrouve là toute la farce que l’irascible Netanyahu a invité Trump à jouer contre l’Iran, quitte à bombarder ses puits de pétrole, car rien de plus malsain que les fumées d’or noir. Énergie tellurique négative, s’entendent à dire les spécialistes du Feng Shui, car de basse extraction (yin). Quelle énergie tellurique positive déploie, en revanche, ce rideau ombrageux de pins ! Aussi, l’inquiétude fut grande, parmi les bonzes, quand ils virent poindre les bûcherons. De même leur crainte, quand Ji Gong, si imprévisible, se proposa de les amadouer.

Le magistrat, à qui l’abbé avait raconté pis que pendre à son sujet, le reçut avec morgue. Sa morgue fondit sitôt Ji Gong, davantage poète que moine, l’appela « étoile bénéfique » dont on ne peut que « chanter les vertus ». L’évocation de l’étoile, parce que lumineuse et céleste (yang), renversa la vapeur. Le magistrat s’apaisa et les pins survécurent. À qui se demande comment les diplomates iraniens s’y prirent pour adoucir l’ire de Trump, peut-être un chant à sa louange a-t-il joué cette fonction cosmique ?

Non, il y eut les ors de la République à Versailles, et l’anniversaire fut ainsi fêté. Les Iraniens adoptèrent une autre méthode, inspirée, elle, de leur Livre des Rois, la grande épopée nationale écrite il y a mil ans et que, de génération en génération, les bouches ne cessent, depuis, de réciter. Les pages les plus héroïques de ce livre campent l’opposition quasi irréductible entre Irân et Turân, le premier ayant pour héros Key Khosrow et le second Afrâsiyâb, un tyran intraitable faisant feu de tout bois. Jusqu’à pactiser avec la Chine et mener des raids nocturnes, car tout lui semble bon pour abattre l’Iran.

Jusqu’au jour où il se retrouve seul dans son cabinet ovale. En l’occurrence une grotte où, abandonné des siens, il vient trouver refuge. Cette grotte vibre d’un tellurisme en totale rupture avec la gloriole qui l’avait enivré, lui hier encore si sûr de son armée de lions et du pouvoir corrupteur de son or. Comme une caverne qui l’inviterait à se repentir et à méditer sur la vanité à vouloir s’élever : « Où se trouvent tes trésors et ta prestance ? ». Des mots si déchirants qu’ils attirent un brave homme se mettant aussitôt en devoir d’arrêter Afrâsyâb. N’était-il pas devenu aussi fou qu’un poète ? Et pas le meilleur des poètes, du style fasciné par Versailles, les mains vides et dispendieux.

Texte © Iraj Valipour – Illustrations © DR
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