Imaginez un homme qui s’enfuit dans la nuit.

Prenons comme premier support de notre errance, de notre rêverie, ce dessin de Yoshiharu Tsuge où on voit le personnage – le lecteur imagine naïvement que cet homme c’est Tsuge lui-même, qui court dans la nuit. Le mouvement du corps a été immobilisé par l’image. On suppose quelque inquiétude – c’est ce que suggère l’expression du visage – sans doute est-elle maladroite – qui a poussé l’homme à partir comme ça au milieu de la nuit, alors que sans doute tout le monde dort encore dans la ville. On peut imaginer qu’il a quitté la maison où il vivait, laissant derrière lui les siens. Et c’est tout un roman qui s’esquisse déjà là.
Il y a dans le ciel ces lumières qui semblent autant de fusées de feu d’artifices et qui ne sont probablement que les lumières éparses de la ville, diffractées. Cet homme qui fuit et dont nous tentons de saisir le bas du vêtement – geste christique, celui de La Magdeleine -, c’est lui qui nous servira de guide dans notre nuit. Il s’agit de savoir se confier. Il s’agit, si l’on veut, d’une tentation – d’une tentation dans mon cas très ancienne – mais cependant toujours présente, à la façon d’une basse continue.

C’est Michaux qui l’a dit : il est des moments dans l’existence où l’on atteint des régions intérieures – certaines parties de soi – où seul un ascète pourrait survivre. Je parle d’emblée comme si l’âme était un lieu, quelque chose de franchement divisible, une étendue qu’il serait possible de cartographier, où il serait possible de distinguer des régions différentes. Un vaste domaine. Un vaste territoire. Un truc à explorer et à parcourir. On marche et on tombe sur des terres dont on découvre le climat, dont on découvre les saisons, la flore, la faune. Imaginez ! Ce petit vallon qui s’ouvre devant vous. Et vous pouvez bien être certain que vous êtes le premier à y mettre les pieds et être certain aussi que personne n’a jamais poussé au-delà de la chaîne de montagnes qu’on voit s’étendre à l’horizon. C’est du moins ce qu’on voudrait croire.
Je me souviens ici d’avoir marché dans la vaste province du Yunnan, dans le sud de la Chine, il y a longtemps. Nous pouvions nous dire alors que les montagnes que nous voyions au loin, par-delà les montagnes que nous parcourions, ces montagnes étaient les contreforts de l’Himalaya. Tout comme je pouvais un jour offrir comme support à ma rêverie les camions iraniens qui roulaient sur les routes du sud de l’Arménie. Je me souviens que dans ces montagnes des profondeurs du Yunan, province qui vient se lover contre la frontière birmane, un vieux paysan (était-il vieux ? était-ce un paysan ?) portait une hotte faite de jonc, je crois, ou de bambou. Il était là chez lui et nous, nous étions les intrus. Il nous laissait être. Sachant que nous partirions, à un moment ou à un autre. Peut-être était-il assis sur un rocher ou sur une souche d’arbre, regardant au loin les cimes que complaisamment j’imaginais être celles du Tibet. Peut-être fumait-il un cigarette et s’offrait-il une pause dans son labeur de paysan. Mon souvenir est à la fois vague et précis et je peux broder à sa surface à l’infini.
C’est de cet effet d’horizon que je veux parler, un peu. Cette émotion, illusoire sans doute, qui nous étreint à voir ce point au loin que nous n’atteindrons pas car il est déjà trop tard et qu’il est plus prudent de rentrer. Mais je remonte un peu dans mon propos. J’essaie de garder le fil, persuadé qu’il me faut parler de cet accord entre un paysage intérieur et la vaste cartographie qui quadrille notre monde.

Si on prononce le nom d’ascète, comme je viens de le faire, eh bien ! tout de suite, ce sont les zones arides de la Thébaïde d’Égypte qui s’imposent à notre esprit, n’est-ce pas, mes amis ? N’est-ce pas ? Vous voyez bien comme moi dans votre esprit ces étendues minérales et ocres, ces pierres qui résistent ou qui s’effritent. On se penche. On saisit entre ses doigts une petite roche, une petite pierre. Et elle se défait entre nos doigts. C’est là que vivent les ascètes, chacun dans sa grotte, sa petite alvéole séparée des autres, autant d’abeilles aux prières vrombissantes. C’est de là que s’écoule le miel des hymnes et des cantiques.
Mais ne cédons pas au plaisir pittoresque de l’évocation des paysages orientaux à la Flaubert. Sachons nous retenir et revenir à nous-mêmes. Aller de l’avant. Car déjà ce que j’ai déployé devant vous c’est plus ou moins la vaste eau-forte de Jacques Callot qui représente La Tentation de Saint Antoine, Antoine qui fut un de ces ascètes qui s’étaient enfoncés profondément dans le désert. Voilà que j’ai déjà recouvert la parole de silex de Michaux des volutes fantasmagoriques de Callot.

Ce dont j’entends parler, c’est justement de cette zone de soi, de moi où seules les forces de l’ascèse, acquises par l’ascèse auraient permis de survivre. On imaginera plutôt un paysage aux couleurs ternes, aux contours informes, mêlé de gris ou de bleu – ce sera peut-être à Roland Topor qu’on demandera de le dessiner. Peut-être. Ou bien à Yves Tanguy. Je ne sais pas.
J’ai longtemps vécu – et pour une part, c’est ainsi encore que je vis – obsédé par cette phrase cueillie, recueillie dans les écrits de l’ami Michaux. Peut-être parce que moi, je ne me sens guère capable de vivre cette ascèse, n’étant pas celui qui descendant de la montagne, s’apprête à devenir l’éveillé. [Qu’on me permette une autre image, celle de la carlingue d’un avion qui traverse une tempête et qui menace à chaque instant de se disloquer, de se déglinguer : vous entendrez sans peine les tôles qui vibrent, font un boucan d’enfer, les boulons qui vibrent sur les plaques métalliques et surtout le bruit assourdissant du moteur qui brave les éléments]. Ce sont de tels états mentaux dont je voudrais un peu parler.

Ce que je veux évoquer, c’est cette terreur, ce sont ces replis du moi, de l’esprit – et on pense aux méandres de ces surfaces qui se démultiplient, dans un jeu de plis à l’infini, dans un délire fractal, tels les tissus intestinaux toujours davantage désireux de permettre aux aliments déjà broyés, malaxés, de pénétrer en nous et d’ainsi devenir notre chair.
S’il était question de géographie, il faudrait parler de ces vallées, de toutes ces vallées, de tous ces cols qu’il faut franchir avant d’arriver à cet endroit reculé que je souhaite évoquer. Vous avez sans doute déjà survolé en avion ces contrées que vous ne connaîtrez jamais, que vous ne parcourrez jamais, qui sont autant de plis, autant de rides – ce drap après la nuit, qui garde la forme du corps, ou cette grande nappe jetée sur la surface du globe. On y voit parfois des routes, des villages, perdus parmi les formes naturelles du paysage. Et on se dit que nous qui allons de ce point A à ce point B, nous sommes un instant en contact, vaguement, de façon ténue, infiniment ténue, avec ceux qui en bas, là-bas, vivent et peut-être voient dans le ciel la forme de notre avion dont nous voyons parfois l’ombre projetée à la surface de la Terre. Avec ceux qui ont cette vie collée au sol et qui sans doute – c’est du moins ce qu’on imagine – pour la plupart, n’auront pas d’autre horizon que ces montagnes arides où le destin les a jetés. Ils ne quitteront leur village ou leur hameau que pour aller au bourg prochain. C’était autrefois le cas de nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents avant que nous ne soyons pris dans un vaste mouvement giratoire nous lançant sur les routes, sur les mers et même dans les airs. On imagine facilement que le site du ministère des Affaires étrangères du pays dont nous sommes les ressortissants nous déconseillerait formellement d’aller nous aventurer dans de telles zones, dans de tels pays tout juste bons à être survolés, à une altitude respectable – nous qui allons de ce point A à ce point B, deux points éloignés appartenant l’un comme l’autre aux régions sûres de notre globe terrestre. On sait pourtant que nous partageons la même Terre et ce savoir prend au fond de notre cœur la forme d’une douleur sans issue. C’est tout ce que pourra nous apprendre le voyage.

Ce qui est important, c’est qu’il est question de recoins, de plis – on peut s’y cacher, on peut y passer inaperçu et il est difficile d’en dresser une cartographie exacte. Même si l’œil omniscient de celui qui est dans l’avion pénètre ce réel, s’en empare et pourrait, s’il avait une loupe ou un microscope, en voir les moindres détails.
C’est là sans doute qu’il importe de dresser sa thébaïde.
Tels sont sans doute les lieux où il importe d’être un ascète pour survivre.
Texte © Vincent Brancourt – Illustrations © DR
L’ordre du monde est une série de réflexions intimes et extimes sur le monde tel qu’il va.
Si vous avez apprécié cette publication, merci de nous soutenir.