Z comme Zoroastre : de la littérature encodée # 2

S’il y a encore un quotidien à lire pour deux, trois informations lui échappant, il s’appelle L’Humanité. Dans l’édition du 30 juillet 2026, sous le titre « La Bonne nouvelle », j’ai appris en p. 5 que « l’immense variété des chants d’oiseaux ainsi que leur complexité est fondée sur une gamme de huit motifs élémentaires seulement ». Ce décryptage réalisé sur une quantité incroyable d’oiseaux donne un pourquoi à une assertion qui semblait hier encore gratuite.

Un rondeau de Clément Marot

Grasset d’Orcet, grand décrypteur de la langue des oiseaux, autrement appelé par Fulcanelli (qu’on l’a, un temps, soupçonné d’être) « l’argot des bâtisseurs » – par allusion à leur chef d’œuvre : l’art gothique – disait le propre de cette langue s’énoncer en octosyllabes. Toute sentence bien anglée s’articule en huit groupes consonantiques sur lesquels ceux qui s’y entendent savent quoi chanter. Langue des oiseaux jusqu’au-boutiste, la dernière consonne dudit octosyllabe doit être un L, aile oblige. Pour le reste, à chacun de placer sa voix, pour peu qu’il soit un oiseau, à comprendre : un initié de haut vol.

Grasset d’Orcet livra quelques noms parmi les adeptes de cette langue. Il évoqua entre autres, mais sans plus amples commentaires, le poète Clément Marot. Quelques rondeaux que ce réformé composa, entre 1524 et 1536, sont des octosyllabes. L’un d’entre eux, « À une médisante », est composé de rimes en -elles ou -lez du début à la fin. Rien que le titre, autrement vocalisé, ouvre à un retournement vers un sens compagnonnique. En langage des oiseaux, il peut en effet s’entendre comme une pièce dédiée « à un Mieux Disant ».

Le Mieux Disant est le Compagnon ayant fait sienne la devise du « mieux est l’ennemi du bien, sauf au Devoir ». Le Devoir a pour outil et symbole l’Équerre qui taille la pierre juste. Si bien que les deux vers concluant le rondeau s’écrivent : « Allez, de par le diable, allez / Vous n’êtes qu’une maquerelle », mais doivent se lire : « Allez, déparez le diable, allez. Vous mettez coin à une équerre ».  Un Compagnon entrevoit d’entrée cette lecture grâce aux vers appris sur le chantier, tel que : « Le malin n’a qu’une main, celle qui coupe les coins ».  Déparer existe aussi dans son argot au sens de mal marier les pierres.

Je viens sciemment de conjuguer « entrevoir » au présent. Car, à mon sens, le Compagnon d’aujourd’hui dûment initié a accès aux arcanes de cette poésie vieille d’un demi-millénaire. La seule question qui subsiste, tient à savoir s’il peut, à son tour, composer de manière cryptée pour transmettre, par-delà les signes apparents, un enseignement réservé à une classe d’hommes. Que la chose soit prouvée, voilà qui ouvrirait la possibilité d’une transmission continue de cette technique de codage propre à la corporation des graveurs, de la Renaissance à nous jours.

Une bulle d’Hergé

La question fut posée avant moi par Bertrand Portevin. Son intérêt pour les signatures maçonniques dont Hergé a essemé les albums de Tintin lui a remémoré ce que Grasset d’Orcet dit des rébus bouffons qui ornent les chapiteaux de nos églises romanes. Au vu et au su du clergé tonsuré, des figures hirsutes de Gaulois transmettaient, par ce biais et en images, leur savoir contrariant bien des dogmes prêchés en chaire. De même, alors que l’occupation en Belgique ressemble davantage à une annexion, Hergé, à la barbe de la direction allemande du quotidien où il prépublie Le Secret de La Licorne (1942-3), peint les Dupondt sous l’Acacia. Cette métaphore maçonnique qui renvoie à des initiés, le dessinateur la croque en nommant l’enseigne du magasin sous laquelle les deux inspecteurs passent : Acacias (planche 34).

Des blasons aux phylactères, leur héritière, de mêmes techniques de cryptage furent-elles transmises ? Pour tester cette hypothèse, pas de meilleur exemple que les bandes dessinées de Bécassine. Elles ont en effet pour artisan, le principal animateur d’une pieuse maison d’édition lequel, sous nom d’emprunt, donna voix à Bécassine, dont le nom (Bec) évoque un oiseau. Pour peu que cette héroïne parle la langue des oiseaux, alors la même complémentarité que d’antan, entre l’exotérisme officiel et l’ésotérisme qui le renverse en apparence, serait perpétuée. Comment ces deux vases si dissemblables s’articulent et communiquent ne fait appel à aucun tour de passe-passe, juste un peu d’imagination.

Imaginez que vous ayez été cet artisan quand, petit garçon, il fut élevé dans les beaux quartiers de Paris, mais sur les ruines de Sedan. Que vous serait-il resté hormis le désir de tout réinventer sans tomber dans l’illusion de bousculer le « bourgeois » en le renversant pour rien, car déjà à terre ? Votre oncle est éditeur. Vous n’avez pas vingt ans qu’il vous prend avec lui à produire du papier bourré d’un conformisme auquel personne ne croit plus. Une idée germe en vous. Et si le conformisme n’était rien d’autre que la Tradition sous une forme figée ? Il suffirait de lui redonner puissance et vie pour qu’elle cesse de croupir.

Un conte de Jean-Nicolas Bouilly

Imaginez encore que toute cette enfance, vous ayez été sevré au lait passablement écrémé de La Veillée des chaumières. Il n’en demeure pas moins que ce périodique eut pour matière première le lait de la Tradition, même si dilué dans des réécritures cadrées au riquiqui de l’époque. Prenons le cas de Jean-Nicolas Bouilly et de la manière dont, en 1802, il retoucha le conte immémorial « Le Lait d’ânesse ».

Dans son récit, il en coûte encore trois pièces d’or, somme éminemment symbolique et indice qu’il faut faire l’impasse sur la punition infligée à Zélia, la petite fille qui a dérobé le pot au lait. Impasse facile à faire en cette fin de 19e siècle où l’indianisme gagne du terrain. Qui ignore encore que le « voleur de beurre baratté » (makhan choor) a été élevé au statut de divinité et que, sous le nom de Krishna, il est chanté jusque par les plus humbles bergères, ses victimes ?

Aussi, notre petit garçon tint pour une concession au riquiqui de son époque toute la diatribe comme quoi il serait vilain de priver une pauvre malade des vertus médicinales d’un lait que la médecine prétend être le seul viatique propre à la guérir. Foutaises, revenons à Apulée où l’âne crotte de l’or, et par extension, l’ânesse pisse du lait. Au château d’Anet, Diane, tout sauf malade, faisait quérir ce lait pour ses bains. Au 16e siècle, on comprenait encore l’hermétisme à la manière séleucide de Cléopâtre. Pourquoi notre petit garçon ne pourrait pas tout autant le comprendre ?

Quand, à quarante ans, le petit garçon en question devint un des gestionnaires de La Semaine de Suzette, le temps était venu pour lui de renverser, mine de rien, la table. Ou plus exactement de la restituer comme Table d’émeraude. Il profita du fait que la directrice de cette publication, Jacqueline Rivière, renonça à poursuivre la saga de Bécassine, sa création. Et il lui redonna alors une ampleur jusqu’alors inédite en renouant avec la veine bretonne que des littérateurs de l’acabit de Bouilly avaient réduite à l’état de bouillie. Pour l’occasion, Maurice – ainsi s’appelait le petit garçon – prit le nom de plume de Caumery. Il s’agit d’une anagramme, comme François Rabelais devenu Alcofribas Nasier. Une anagramme qui en dit long sur ce que notre petit garçon savait en silence.

Signant ainsi de son prénom, autrement réencodé, il faisait silence sur son patronyme, un patronyme plus lourd de sens que dur à porter : Languereau. Car, dans Languereau, il y a le verbe « languer ». Un verbe sur lequel Grasset d’Orcet ne tarit pas. Il est le propre de ceux qui s’expriment dans la langue des oiseaux et savent redonner vie à l’Eau en se jouant des lettres. Grasset d’Orcet, mort en 1900, ne pouvait pas être passé inaperçu auprès des Languereau et Gautier (l’oncle protecteur) par la gazette qu’il tenait à lui seul ou presque, la Revue britannique, où il digressait à plaisir sur l’histoire de l’hermétisme.

… et un règlement de compte

En 1913, Caumery écrivit le texte du premier album des aventures de Bécassine revues à sa sauce, plus oiseau que couvent. Son titre, L’Enfance de Bécassine, ainsi que son contenu, une enfance miraculeuse et grotesque à la fois, n’allaient pas sans évoquer l’enfance de Gargantua telle que la narra Rabelais, donné par Grasset d’Orcet comme le maître du « languer ». Quand on « langue », « c » doit se lire « ch », et le sachant, voilà qui éclaire Caumery comme celui qui, finie La Veillée des chaumières, s’éveille à la Chimère, autrement dit la Mère qui Chie, comme Gargamelle accouchant de Gargantua. À l’heure où la Grosse Bertha s’apprêtait à tonner, Caumery ne pouvait se risquer à émettre d’aussi grosses conneries. Un quart de ton plus bas que Rabelais, il limita l’acte de naissance de Bécassine à ces quelques lignes :

Sa naissance ne fut pas signalée, comme celle des héros de l’antiquité, par des tremblements de terre et des pluies de feu. On remarqua seulement à cette époque un fort passage d’oiseaux sauvages : oies, canards et bécasses.

Langage des oiseaux déjà, outre qu’on reconnait le ton du maître du « languer » qui, à l’instar de Minerve, fit sortir son héros d’une oreille gauche, via le diaphragme. Le diaphragme ne va pas sans vocalises. Gargantua tient son nom d’un « À boire ! à boire ! à boire ! » précoce et que satisfait à peine le lait de 17 913 vaches. Le lait aussi, il en faut pour Bécassine, mais un seul fournisseur, un peu escroc sur les bords, puisqu’en guise de lait de vache, il lui écoule du lait d’ânesse. Arrivé à ce stade du récit, Caumery put enfin régler ses comptes avec la Tradition émasculée par Bouilly et consorts. Ce lait réussira à Bécassine car il fera d’elle l’ami du chat : le minet, avec un jeu de mot à la clef sur lequel nous terminerons.  Son refus de sevrage et son seul suffrage accordé au lait d’ânesse n’eurent pour Bécassine qu’un inconvénient : peu de nez, de même que l’âne peu de jugeote.

Son oncle et parrain voulut tellement qu’elle en eut un, de nez, qu’il l’appela Bécassine avec l’espoir qu’elle se dotât, l’âge aidant, de l’appareil nasal d’une bécasse. Bécassine fit mieux que cela. Si, aux yeux de ceux qui jugent les choses de l’extérieur (les exotéristes), elle ne fut pas un aigle, pour ceux qui savent décoder le langage des oiseaux (les ésotéristes). Elle a « des idées à revendre », s’extasiait sa mère – la bien-nommée Labornez, de jugement étroit en apparence, mais dont le pif travaille (« labor »). Un octosyllabe bien anglé (« L » en finale) indique cette intelligence digne du maître des cieux (ne dit-on pas une vue d’aigle ?) : « On a essayé de la sevrer, mais elle refuse tout autre aliment que le lait ».

Ce texte vient légender la seule vignette dessinée dans un cercle à la manière des écus. On y voit l’Imaginaire que projette l’oncle, mais plus vrai que le réel, à savoir le profil du minois de sa filleule comparé avec le long bec de la bécasse. Puisqu’il s’agit d’un blason et que le langage des oiseaux est un langage blasonné, appliquons donc la méthode de Grasset d’Orcet où les voyelles s’envolent. À ce jeu, que les Compagnons affectionnent pour les siècles et les siècles, « tout autre aliment que le lait » devient : « Taratata, elle a mi-nez aquilin ». Et démonstration est faite que Tradition perdure…

Texte © Iraj Valipour – Illustrations © DR.
Z comme Zoroastre est une série à la rencontre des Images métaphysiques. 
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