Depuis la publication de mon premier roman, L’Empire et l’Absence, je mène le projet Astel.

Son sujet : une société propose de régénérer nos sens en remplaçant nos organes par des implants sans fil. Mais ce basculement se fait, étape après étape, car le mystérieux leader du mouvement ne commercialise pas sa technologie : il en fait une initiation…
Cette substitution de nos perceptions humaines par un système technologique constitue une allégorie de ce que, je pense, nous vivons tous à différents degrés. Nous cédons tous à la machine une part, plus ou moins grande, de nos sens. Nous lui laissons le soin de voir, d’entendre, de communiquer à notre place ; nous la laissons, progressivement, choisir nos mots, via ses recommandations ; nous la laissons se souvenir des images, de ce que l’on a vécu, davantage sauvegardé dans son disque dur que dans notre âme.

Resté longtemps réfractaire aux technologies de communication (j’avais écrit mon premier roman sans posséder de téléphone ou connecter mon ordinateur portable à Internet), j’ai fini par m’abandonner au principe des réseaux. Ainsi l’histoire d’Astel, avant d’être dystopique, est personnelle – dans la mesure où j’estime que chaque dystopie doit être une dystopie intérieure, une révélation, une culmination, avant tout, de nos propres failles. De notre propre enfer.
Depuis plusieurs années, je travaille également dans le milieu des applications d’histoires interactives. Avec l’émergence de l’Intelligence artificielle, je suis devenu dans mon travail plus qu’un scénariste, concevant à l’aide de l’IA les images, les animations, ou encore la bande-son. Et j’ai trouvé passionnante l’idée de lier cette nouvelle facette de mon travail à mon inclination pour la construction de mondes littéraires (mon premier roman, L’Empire et l’Absence, était un roman-monde sur une ville obscure absorbée par sa propre image).

Pour Astel, j’ai donc écrit le roman à part afin de préserver « l’empire intérieur » de tout autre processus. Au moment de la réécriture, j’ai commencé à générer visuellement l’univers du roman, et plus encore, à lui donner une véritable consistance, en créant de toutes pièces le site d’ASTEL, la société fictive au centre du récit. On y trouve des extraits du roman, le détail des organes sans fil proposés par la compagnie, la fiche des accompagnateurs, les coulisses de l’usine, ou encore le court-métrage qui sert de manifeste filmé au mouvement.
Cela m’est apparu naturel, hypnotique, de créer visuellement l’univers d’Astel : ainsi, le fond rejoignait la forme et permettait à l’œuvre de devenir entièrement ce qu’elle dit, et de dire entièrement ce qu’elle est. À savoir que, de la même façon, qu’on a laissé à la machine le soin de prendre le contrôle de nos sens, ces représentations de l’imaginaire ressortent de cet abîme creusé en nous – comme un rêve fait par la machine elle-même. Sans que l’on sache plus l’origine de ce que l’on croit créer ou regarder. Nietzsche disait que lorsqu’on fixe l’abîme, il nous fixe à notre tour : je pourrais dire que lorsqu’on donne une image à la Machine, elle nous en renvoie une également. Astel cherche à travailler cette image.

Cependant, tout cet aspect que je mets en avant sur le site et sur les réseaux sociaux est, dans le récit, un moyen d’éclairer le parcours personnel du héros, ou cette transformation intérieure, personnelle. Parcours que je préserve de la promotion visuelle, parce que j’estime qu’il ne peut être que littérature. Comme pour L’Empire et l’Absence, qui avait été classé entre littérature « blanche » et « SF », c’est surtout l’obscurité du personnage, son centre caché, ce qui en lui ne peut être vu et dit, qui sert d’aimant au récit. D’où la dialectique du roman vis-à-vis de l’IA, qu’il embrasse pour mieux la combattre, pour mieux l’expulser de cette « dystopie intérieure », comme un vaccin.

Le site a déjà reçu plus de 250 candidatures et plus encore de contacts mail. Le compte Instagram rassemble actuellement 2 500 followers. Mais tout cela, évidemment, demeure la façade d’un texte dans lequel je me suis abandonné à corps perdu. Je vous propose ici d’en découvrir le 1er chapitre :
Dès le début, j’ai remarqué qu’il y avait quelque chose d’étrange dans leurs yeux. Une lueur nouvelle, aux reflets glacés, qui paraissait les mettre dans la confidence. À l’intérieur du stand d’exposition, nous avancions avec mon ami entre les vitrines de la marque, même s’il ne fallait pas dire marque : il fallait dire groupe. Une de ces hôtesses aux yeux gelés me l’avait annoncé, à l’entrée, avant de préciser la raison de leur présence ici : l’association, en pleine expansion, installait l’une de ses antennes dans notre ville. Des travaux avaient d’ailleurs commencé dans un grand hôtel, à l’abandon depuis plusieurs années. Bientôt, il s’appellerait Astel.
Nous approchâmes une cabine circulaire, où une seconde hôtesse, vêtue de gris chromé, nous proposa d’essayer leur nouveau catalogue. Venu par hasard, je haussai les épaules, mais voilà que mon ami se défilait et insistait pour que je suive la femme dans la cabine. Cela nous donnerait des idées pour le travail, arguait-il en me laissant disparaître derrière le rideau.

Dans la pénombre, j’observai celle qui se prénommait Ruby : elle s’affairait à brancher des objets sur une chaise ronde, et lorsqu’elle se retourna, elle me demanda si j’étais familier avec le catalogue Astel et leurs organes sans fil. Devant mon ignorance, elle soupira profondément, en posant la main sur son cœur, pleine de pitié pour mon passé et pleine d’espoir pour mon avenir. Alors qu’elle s’apprêtait à changer ma vie, une autre hôtesse pénétra la cabine et m’observa avec déférence : toutes deux bavardèrent, leurs bouches s’ouvrirent, mais aucun son ne parvint à mes oreilles. Quand nous fûmes à nouveau seuls, Ruby m’expliqua pourquoi.
Avec Astel, me dit-elle, nos organes se détachaient de notre corps pour devenir portables et rechargeables. Curieusement, elle en parlait à la troisième personne du singulier, et à ce stade, je ne savais pas si c’était une entreprise, un collectif ou une personne, mais Ruby prit ma main dans la sienne. Elle lança un court spot de promotion, où il était stipulé qu’Astel avait eu l’idée de s’inspirer des aides auditives pour créer un dispositif auriculaire : en intégrant un système de recharge miniaturisée et une interface neurale, il avait développé une oreille sans fil qu’il s’était lui-même implantée. Guettant ma réaction, Ruby toucha son lobe et me le fit caresser : « Vous voyez… », murmura-t-elle. « Moi aussi, j’ai une oreille sans fil ».
Le film continua, projeté sur le mur crème. Astel avait par la suite conçu des yeux sans fil, inspirés des implants rétiniens, et dans les deux cas, il ne s’agissait pas simplement de permettre aux sourds ou aux malvoyants de voir et d’entendre ; il s’agissait de voir et d’entendre ce qu’Astel donnait à voir et entendre. Ruby, qui tenait toujours ma main dans la sienne, me demanda si je comprenais ce que cela voulait dire, en plongeant ses yeux dans les miens. Je fis la moue, signe que je n’en étais pas sûr. Mais je réalisai que pour elle, c’était moi, dorénavant, le sourd et le mal voyant – c’était moi, dont les organes naturels se limitaient à la pauvreté terne des sens physiques.

À la fin du film, j’allais ressortir de la pièce quand la seconde hôtesse croisa mon chemin. À nouveau, les femmes parlèrent, toutes deux jeunes, lisses et étranges, à quelques centimètres de moi, avec leur béret turquoise et leurs yeux diaphanes – et je compris pourquoi je ne les entendais pas. Sans l’oreille numérique, je ne pouvais percevoir leurs paroles numériques. Tout un monde se déroulait devant moi, mais sans moi, sur un autre signal, par la grâce d’un autre spectre. Et cela, de toute évidence, faisait rire les hôtesses, vu les regards provocateurs qu’elles m’adressaient en se mordant les lèvres : comme s’il fallait que je cède, pour accéder à leur monde.
Pendant que l’autre hôtesse ouvrait des placards, satisfaite d’avoir réussi une vente, Ruby se reconnecta à ma fréquence. Elle m’énonça qu’elle avait été entièrement remplacée : à l’époque où elle avait été cobaye, elle avait d’abord admis qu’il valait mieux avoir les yeux de la machine. Puis qu’il valait mieux avoir le nez de la machine. Puis qu’il valait mieux avoir sa langue. Puis… Ruby s’arrêta. La vidéo que j’avais vue n’évoquait pas encore tout. Elle me confia, en exclusivité, que la plupart des phénomènes, que la plupart des stimuli, allaient désormais être transformés numériquement : certains goûts, certaines nourritures, seraient numériquement modifiés, et pour pouvoir en profiter, il faudrait avoir une langue sans fil. Ce serait pareil pour certains sons ; ce serait pareil pour certains corps. Ce qui apparaissait actuellement comme une option serait bientôt indispensable pour ne pas se retrouver isolé des nouvelles fréquences de la vie sociale. Pour ne pas être dépassé. C’était la beauté de cette technologie : elle diviserait le monde en deux et se rendrait indispensable pour l’autre moitié. Et, selon Ruby, je ne devais pas perdre mon temps.
Toutefois, je ne pouvais pas réellement les essayer. Cela nécessitait de lourdes opérations, de puissantes amputations, mais Ruby ne les regrettait pas. Elle me pointa du doigt, sur une table murale, un gâteau éponge vert pistache, disposé sur une petite assiette blanc écru. Quand elle me proposa d’en prendre une bouchée, je ne perçus aucun goût. Ruby continua : si notre langue devenait sans fil, m’expliqua-t-elle, nos amis devraient pour nous comprendre avoir une oreille sans fil. Vice-versa, si leurs oreilles devenaient sans fil, nous devrions, pour leur parler, avoir une langue sans fil. Rapidement, l’on ne pourrait pas vivre sans organes sans fil, au risque d’être seul et littéralement inaudible. À écouter Ruby, l’on serait de plus dépendant de cette sensation émulsifiée, dopée, d’aliments sans aucune altération chimique, à la réalité uniquement cérébrale et modifiable sans limite. Nos organes sans fil transformeraient nos corps dans chacune de nos sensations, pour les rendre plus beaux, plus épanouissants et plus attirants pour le monde entier.
Après s’être nettoyé les mains avec du gel hydroalcoolique, Ruby ouvrit une boite où un globe, branché à un câble, faisait clignoter une chaude lumière bleue. Un œil, là, était en train de se recharger. Je me frottai le menton puis lui demandai le prix. Elle me rit au nez : on ne pouvait pas les acheter. Astel n’était pas une marque. Astel était un groupe, un club, une société. Il fallait y adhérer pour en bénéficier. Dans ce cas, lui dis-je, combien fallait-il payer pour devenir membre ? À nouveau, elle se mit à rire : cela ne fonctionnait pas comme ça. Chez Astel, il était question d’un éveil, d’un parcours initiatique, et les candidatures étaient méticuleusement étudiées : être consommateur ne suffirait pas pour consommer, et c’était en cela même un privilège que l’on soit autorisé à payer. Mais si j’étais réellement intéressé, poursuivit-elle, si j’étais honnêtement convaincu par le discours d’Astel, alors elle m’encourageait à faire les démarches dans leur prochaine antenne.

Pour conclure, Ruby me demanda si je souffrais de problèmes en particulier. Quelles peurs et quels désirs m’habitaient ? Quelles souffrances, quelles douleurs innées et acquises, quel trauma épigénétique ? Quel échec dans mon passé, quelle honte, emportait mon esprit continuellement en dehors de la lumière pour empêcher son accomplissement vrai ? Pour rester simple, je lui répondis que j’avais souvent du mal à dormir. Ruby me sourit : en connectant mes organes, je pourrais devenir maître de mon infrastructure. Je pourrais gérer chacune de mes données, éteindre n’importe laquelle de mes douleurs. Je pourrais prendre le contrôle de mon système.
Je reposai l’œil sans fil de Ruby dans son réceptacle. C’était donc cela qui était nouveau dans leurs yeux.
Texte & Illustrations © Léo Strintz
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