Continuations latouriennes 2 : Les terrestres et les extra-terrestres

Dans l’imaginaire Moderne, la figure de l’Extra-Terrestre a acquis une autonomie propre du fait qu’elle soit autant Scientifique que Fictionnelle. Cette figure est devenue une Entité en soit, recherchée par la Science [1], prise au sérieux par la Science, et même jusqu’à l’Institution militaire. C’est une figure qui sort de l’imaginaire [2] ! C’est la vraie incarnation de la Science-Fiction.

Or, Bruno Latour rate cette figure. Et il la rate en connaissance de cause, puisque pendant une dizaine d’année se trouvait dans un de ses laboratoires Pierre Lagrange, sociologue spécialiste du phénomène ufologique.

Bruno Latour réclame des Modernes, afin qu’ils quittent leur état nuisible, afin qu’ils deviennent des terrestres, il réclame qu’ils abandonnent l’Espace, non seulement d’y aller, mais aussi de s’y imaginer, d’entrer en relation avec tout cet Espace.

Il faudrait que le Moderne se « terrestrise », apprenne à atterrir, à « s’inTerresser » à la terraformation de la Terre, ou plutôt à sa zone critique, à ce « biofilm » dont dépend notre habitabilité commune, et surtout, surtout, il ne faudrait plus qu’il « s’extraterrise ». Il faudrait retirer sa particule Extra au Terrestre. Le Terrestre oui, l’Extra-Terrestre non ! Jusqu’au point qu’il serait dangereux pour le Terrestre d’avoir affaire à l’Extra-Terrestre, y compris en pensée, y compris en imagination. Selon Bruno Latour, cela l’empêcherait presque de devenir Terrestre.

Là est l’erreur, à laquelle il faudrait remédier. Histoire de créer et d’apprendre de nouvelles remédiations entre le dedans et le dehors. Entre le dedans de Gaïa, la zone critique, le biofilm commun, et entre le dehors, tout l’Espace, tout cet Espace, le si vaste Univers, vers l’infini et au-delà !

Il ne peut y avoir du Terrestre que parce qu’il y a de l’Extra-Terrestre.

Et l’acronyme permet de les réunir.

L’acronyme commun permet de les envisager ensemble, et même, de s’envisager ensemble, le dedans et le dehors, chacun qui est et l’Autre qui est inconnu.

E.T. = Entités Terrestres + Extra-Terrestres.

L’intention est de mieux saisir cette expérience qui nous est demandée par Bruno Latour lui-même, cette transformation du Moderne en Terrestre. Et afin de réaliser cette ambition maximale, comprendre que l’Espace va être utile.

Le Terrestre ne sera extra qu’avec des Extraterrestres

La fusion de L’Entité Terrestre et de l’Extra-Terrestre est contre-intuitive.

La première figure est située, elle nous est propre et proche, la seconde est insituable, elle nous est extérieure et terriblement lointaine.

Nous/les Autres.

Mais sans Extra-Terrestres peut-il y avoir des Terrestres ? L’Entité Terrestre, si inconnue des Modernes dans sa dimension vitale et fictionnelle, n’a-t-elle pas besoin de l’Extra-Terrestre de ces mêmes Modernes pour être mieux comprise ?

Le Terrestre, celui qui au maximum inclut toutes les E.T., ne peut pas se permettre, au risque d’amoindrir son expérience, de rejeter les E.T. potentielles de l’espace. Comment le Terrestre pourrait-il en effet justifier d’exclure ces E.T.-là, lui qui voudrait inclure toutes les Entités Terrestres ?

Car le Terrestre est celui qui considère au maximum toutes les Entités.

Quelques éléments permettent d’alimenter cette intuition, et de la prendre au sérieux

– Très tôt, Ariel Kyrou, spécialiste de la Science-Fiction, a pris au sérieux Gaïa et les Terrestres de Bruno Latour et il a été surpris de cette coupure d’avec l’espace. Cf. Dans les imaginaires du futur, et notamment « Les Terrestres de Bruno Latour doivent-ils s’interdire l’espace ? », p.315-326.

– La pensée récente du philosophe Frédéric Neyrat, et son concept de planétaire et sa volonté d’en faire manifeste : « L’Expérience planétaire », Multitudes, n° 85, 2021/4, p. 108-115. Cf. également « Nous les planétaires, vers la première externationale », Lignes, n° 61, 2020, p.151-167. & L’Ange Noir de l’Histoire & son entretien « La Pensée écologiste est géo-centriste. Son centre, c’est Gaïa ou une ‘zone critique’ qui réduit encore plus notre horizon », ainsi que son site Alienocène.

Emanuele Coccia, philosophe qui pense avec les plantes, émet l’hypothèse que la photosynthèse n’a jamais été pensé comme étant la puissance des plantes : « La photosynthèse […] n’est ni de l’ordre de la contemplation ni de l’ordre de l’action (comme pourrait l’être la construction d’une digue par un castor). Ainsi, les plantes imposent à la biologie, à l’écologie, mais aussi à la philosophie, de repenser à nouveaux frais les relations entre monde et vivant », p. 57 de La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange. Il développe une théorie de la continuité, en ne prenant plus en compte pour la pensée des données erronées de dualismes, de séparations, de hiérarchies, qui sont des conceptions Modernes. Il continue en cela Bruno Latour. La photosynthèse nous relie au soleil et à l’Espace.

– L’anthropologue Emmanuel Grimaud, dans un article récent, s’intéresse aux possibilités de voyage dans l’Espace par l’imagination : « L’Exo-tech entre ciel et terre. Chats médiums, clairvoyants et yogis à la conquête de l’espace », Techniques&Culture, n° 75 consacré aux Abîmes, abysses, exo-mondes. Explorations en milieux-limites, 2021, p. 202-221. À la fin de son article, l’anthropologue, habitué aux phénomènes invisibles, énonce cette intuition que le voyage spatial ne serait pas réservé aux fusées et autres engins mécanistes. Il faudrait considérer d’autres moyens qui ont déjà été envisagés, et utilisés par des humains, que les conceptions Modernes rejettent comme étant ésotérique : « Les vaisseaux spatiaux et les fusées ne sont que des variantes situées à l’autre bout du spectre des relations possibles à l’espace, mais il faut tenir toutes les machines à voyager ensemble, y compris celles qui font du surplace ». Avec cette possibilité, les machines seraient la version naïve d’aller dans l’Espace. Et sa dernière phrase serait notre leitmotiv : « Il est grand temps d’envisager d’autres manières de mêler ciel et terre et de changer peut-être aussi de science-fiction ».

– Julien Wacquez a soutenu une thèse dans laquelle il y est question, entre autres, de Bruno Latour : L’Horizon des possibles planétaires. Dynamiques et glissement de frontière entre science et science-fiction, et notamment p. 54-p. 75 : « Latour contre Latour, de l’amour des techniques à l’activité connaissante de la science-fiction ».

– Je me réfère également, pour cette deuxième continuation latourienne, à mon article en collaboration avec Ariel Kyrou : « Les Terrestres ont besoin d’Extraterrestres », Multitudes, n° 85, 2021/4, p. 162-170, consultable ici.

Mais tous ces éléments sont à approfondir

1 – La figure de l’Extra-Terrestre oblige au temps long, c’est l’attente de la rencontre, propre à transformer les conceptions Modernes de la temporalité, tout en conservant cette obsession pour l’altérité, le grand Autre, qui le caractérise. Car dans aucune autre culture, ou société humaine, il y a eu l’intensité de cette figuration de l’Extra-Terrestre. L’Extra-Terrestre est une figure Moderne par excellence, et de la prendre au sérieux dans toutes ses possibilités et ses potentialités, à la fois imaginaires, fictionnelles et effictives, peut permettre de transformer les conceptions temporelles des Modernes. La figure de l’Extra-Terrestre nous oblige au temps long de l’Espace, à la différence des Terrestres qui ont des temps de vie court. Si on veut avoir affaire à l’Extra-Terrestre, il faut s’obliger au temps long et à des conceptions dans lesquelles la longue durée sera incluse.

2 – Ce qui nous arrive avec la catastrophe climatique et écologique relèverait d’un processus équivalent à une rencontre Extra-Terrestre. Il faut apprendre du phénomène des soucoupes volantes, son mode de surgissement, sa nouvelle temporalité, sa connexion à l’Espace. Il y a une analogie entre les deux phénomènes, une équivalence avec un imaginaire scientifique, et un enjeu temporel. Soudain nous arrive quelque chose d’inédit. Soudain survient un phénomène [3]. Et simultanément, pour faire face aux deux, a pris place un déni profond à leur encontre, tellement seraient considérables les conséquences des transformations que les deux phénomènes impliquent. Les deux phénomènes proviennent des conceptions « Modernes ». Les deux phénomènes introduisent un inédit profond au sein même des conceptions « Modernes ». Les deux sont une folie du futur. Le premier s’est pensé pour faire advenir une rencontre interplanétaire. Le second fait advenir une obligation planétaire. Le programme de cette deuxième continuation latourienne serait la possibilité de transformer le Moderne en Terrestre par cette figure de l’Extra-Terrestre, qui lui a tant importé.

Texte © Dominiq Jenvrey – Illustrations © DR
Continuations latouriennes est un workshop de théorie fictionnaliste in progress de Dominiq Jenvrey.
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[1] Il ne s’agit alors plus tout à fait de la même entité, néanmoins depuis la découverte des premières exoplanètes en 1995, la recherche de formes de vie dans l’Espace a pris une place essentielle comme l’atteste l’importance nouvelle de l’exobiologie. Puis, se souvenir que l’innovation de James Lovelock, dont sera issue sa pensée de Gaïa, provient directement d’une recherche de la vie sur la planète Mars à partir de son atmosphère. Ce qui peut être considéré comment la recherche de la vie dans l’Espace, et donc de formes Extra-Terrestres, a une influence sur la manière d’envisager le vivant sur Terre.

[2] Elle fait faire de l’effiction. Cf. Dominiq Jenvrey, Le Cas Betty Hill, introduction à la psychologie prédictive, Questions Théoriques, 2015.

[3] J’ai toujours voulu vivre un évènement inédit qui soit le maximum de l’ambition et de l’inédit. J’allais me morfondre que cela ne se produise pas. Et comme j’étais incapable de vivre l’effiction d’une rencontre extraterrestre, je pensais ne jamais vivre de ma vie de l’action inédite d’une ambition maximale. Mais soudain, il y a l’irruption de la catastrophe climatique et écologique, cet évènement inouï de l’Anthropocène…