De la photographie comme l’un des beaux-regards

Alberto Giacometti raconte qu’il lui est arrivé un jour, au Louvre, « une histoire monstrueuse » : subitement, les gens qui regardaient les tableaux l’intéressaient davantage que les tableaux eux-mêmes alors qu’avant, c’était le contraire. Et il ajoutait: « Le sublime aujourd’hui pour moi est dans les visages plus que dans les œuvres ».

Nicolas pourrait-il en dire autant, lui qui, à travers ses prises de vue incessantes dans les musées, les galeries, chez les collectionneurs et les artisans d’art, à travers les expositions officielles, les foires et jusque dans les rues ou les transports en commun, saisit ses contemporains dans tous leurs états face à l’art ? Je ne crois pas, même si parfois, à découvrir certains arrêts sur image, la faune des vernissages s’avère plus médusante que les œuvres exhibées sur les cimaises ou érigées sur leurs socles…

Si je ne pense pas qu’il ferait sienne la remarque de Giacometti, c’est parce que je sais qu’il se rend dans tous ces lieux avant tout pour regarder des œuvres. Toujours boulimique. Jamais rassasié. Animé par l’enthousiasme intact de celui qui, dès son plus jeune âge, a été initié par son père aux innombrables traditions artistiques et formes d’expression qu’il ne hiérarchise pas, ne théorise pas, vibrant aux fleurons du quattrocento comme à ceux de l’art pariétal, aux délicatesses des vases de l’Attique comme à la typographie dadaïste, aux scènes énigmatiques de Patinir autant qu’à la grande sophistication de Bronzino, l’énergie puissante de Picasso et de Barceló, mais surtout à la vérité physique et métaphysique qu’expriment les toiles de Bacon ‒ sans oublier la photographie, les arts décoratifs, et même les naturalia des cabinets de curiosités. En témoigne, d’ailleurs, le Manifeste n° 1 qu’abrite son ordinateur, un étonnant ensemble virtuel comprenant plus de 46 700 images qu’il sélectionne et collecte depuis plus de vingt ans, véritable musée imaginaire de dessins, peintures, sculptures et photos de toutes les époques et de tous styles, qui comprend également des œuvres graphiques, des objets manufacturés ainsi que moult artistes contemporains connus ou méconnus, et dont la caractéristique la plus fascinante est de révéler l’immense cohérence de sa ligne esthétique, c’est-à-dire son goût tendu, précis, que n’égare jamais cette profusion tout sauf arbitraire.

Étant d’abord dessinateur et peintre (la photo, quoique pratiquée depuis toujours, s’est imposée plus tard au plan professionnel), il est évident que sa passion primitive, de facto baudelairienne pour les images et les formes, est ce qui a permis et continue de permettre à Nicolas de « passer son œil au papier de verre » (dixit le photographe Guy Le Querrec), avant d’empoigner son appareil pour réaliser des photos qui ressemblent parfois à des tableaux. Un œil aimanté dès lors qu’il y discerne beauté, mystère, ingéniosité formelle et ce qu’il appelle l’impossible, mot qui fait signe vers l’émerveillement, la fascination devant un artefact unique, non reproductible, étranger à tout concept. L’accompagnant souvent dans ses visites muséales, je suis témoin qu’il adore découvrir et voir, aime beaucoup revoir, par-dessus tout se laisser surprendre et admirer, ainsi que, dans un deuxième temps, observer le savoir-faire qui fait la différence : les artifices techniques et les « trucs » des maîtres anciens, bref le métier qui l’intrigue et qu’il n’a guère appris ‒ ce métier étranger aux nouveaux médiums qui ne s’enseigne donc plus, ou si peu. Le métier, mais surtout la grâce. Car peu lui chaut de classer les arts, d’évaluer les genres ou les écoles du moment que les œuvres sont façonnées par la main d’une créature douée, sensible, c’est-à-dire qu’elles vibrent et irradient cette présence singulière que Walter Benjamin nomme l’aura.

Aussi, sauf rares exceptions à des fins de mémorisation d’œuvres inconnues et de leurs cartels, ne réalise-t-il jamais de photos des œuvres quand son regard est « au travail ». Ce qui ne l’empêche pas, de manière collatérale, dans le hors-champ de sa propre voracité scopique, lorsqu’il flâne sur les parquets cirés ou se délasse sur une banquette, de voir et d’observer ses congénères qui eux aussi regardent, apprennent, admirent, s’ébaudissent, s’ennuient, s’étonnent, se moquent, se fatiguent les yeux ou le corps, et surtout prennent eux-mêmes des photographies et des selfies ! D’où ces mises en abyme du regard qui en disent long sur nos usages de l’art et de la culture, excellemment mises en perspective ici par les textes érudits et incisifs de Philippe Comar, lesquels élargissent le cadre et donnent une vraie profondeur de champ à certaines images.

En effet, ces prises de vue effectuées à partir des années 1990 de Naples à New York, de Rotterdam à Madrid, de Bâle à Los Angeles en passant par Calcutta, Paris, Venise, Rome et Florence, montrent aussi ce que sont devenues les anciennes institutions et combien se sont multipliées pour tout un chacun les occasions de voir et regarder l’art. Mais si, d’une certaine façon, les photographies réunies dans ce livre laissent à penser que les œuvres sont partout chez elles dans l’univers urbain, courant littéralement les rues, les vitrines, les stations de métro, imprimées sur les vêtements et les accessoires des passants, elles témoignent aussi de leur mutation en produits dérivés à travers la culture du commerce et le commerce de la culture qui ne permettent plus de distinguer le visiteur du consommateur. Et alors ? Doit-on s’en affliger au prétexte qu’ici aussi, et pas seulement en matière de visionnage de séries, le binge watching aurait remplacé la supposée contemplation recueillie d’antan ? Ou au contraire se réjouir que cette visibilité sans cesse augmentée, accélérée désormais par les dispositifs numériques, permette au plus grand nombre de se familiariser avec un patrimoine universel issu de toutes les civilisations ?

La lecture de Visiteurs du Louvre, passionnant florilège de textes consacrés au grand musée depuis sa création (1793) jusqu’à sa transformation en Établissement public (1993) est à cet égard particulièrement édifiante. Interrogations sur les missions du musée, avantages et inconvénients de l’affluence du public, problématique de la gratuité de l’entrée, « élitistes » contre « populistes » : les critiques et les railleries d’hier sont celles d’aujourd’hui, les débats enflammés aussi. La seule différence, c’est que les artistes contemporains semblent délaisser les salles où il était jadis on ne peut plus fréquent de croiser Manet, Whistler, Degas, Cézanne, Rodin, Matisse & Co.

Chacun pensera ce qu’il veut, mais une chose est sûre : les photographies de Nicolas ne sont porteuses d’aucun message ni d’aucun jugement, situées à des années-lumière de tout mépris comme de toute démagogie. Jamais méchantes, tout au plus ironiques lorsqu’il saisit les interactions surprenantes du public avec tous les nouveaux ready made et autres productions de l’art dit « contemporain » (mais pas que), elles enregistrent des situations connues, certes, comme les affluences monstres au Louvre avant l’épidémie, l’increvable caractère iconique de La Joconde, ou encore ce tropisme massif des visiteurs consistant à prendre des photos partout et avant tout, notamment avant de regarder quoi que ce soit. Mais au fond, le style de ces images appartient moins au registre du reportage qu’à l’expression d’une idiosyncrasie repérable dans tous les sujets traités jadis et naguère par Nicolas : à savoir son goût de l’esthétisme, son obsession du cadre, sa sensibilité aux harmonies graphiques et chromatiques, son attention aux télescopages visuels qu’ils soient simplement beaux, insolites ou cocasses, ainsi qu’une fibre poétique qui n’est jamais que la jumelle de son attention au monde et de sa curiosité. Une curiosité qui se déploie dans les espaces publics mais s’excite aussi dans leur envers ‒ réserves des musées, coulisses des installations d’expositions, nouveaux accrochages muséaux ‒, tous lieux où se vérifie le fait que si les œuvres sont toujours et partout les vedettes, captant tous les regards, il n’est pas moins intéressant de les saisir emballées de plastique que ne l’est de surprendre, démaquillé, le visage magnétique d’une star.

L’existence des grands musées européens et américains, leur extraordinaire profusion artistique et plus généralement la vitalité de la création contemporaine est une des raisons pour lesquelles Nicolas n’aime guère voyager hors d’Occident. Passées certaines latitudes et longitudes, et même s’il y trouve d’autres agréments, l’art qui le propulse et le nourrit lui manque trop. Je ne crois pas exagéré de dire qu’il lui est vital. Capable de retourner dix fois de suite au Louvre pour contempler encore et encore La Mort de Sardanapale en espérant percer la folie de sa composition, on ne s’étonnera donc pas que les photos prises dans ce grand musée parisien abondent. Ni d’apprendre que ce livre eût pu comporter le double ou le triple d’images puisque sans jamais avoir constitué un projet photographique conscient et volontaire, il est le fruit d’une vie entière.

Aussi, alors que certains ne voient rien quand d’autres regardent peu, gageons que Voir & regarder l’art (Herscher, 2021) prouve qu’il est possible de (presque) tout voir et de (presque) tout regarder dès lors que l’œil est devenu le bras armé d’un insatiable désir d’art.

Texte (« Un insatiable désir d’art » : préface de l’ouvrage) © Cécile Guilbert – Photographies © Nicolas Guilbert – Illustration © DR