Littérature et écologie : pour une zoopoétique

La question animale traverse un grand nombre de disciplines et anime des chercheuses et des chercheurs de plus en plus nombreux. Elle intéresse directement la société civile, soucieuse du désastre écologique en cours et attentive aux relations considérablement remaniées, entre intimité, idéalisation et violence, que nous entretenons avec les animaux. Au sein de cette prise de conscience collective et de la vaste réflexion issue des sciences du vivant tout comme des sciences humaines et sociales, la création littéraire, ce tout-langage, peut sembler décalée, ou inopérante. Pourtant, à l’heure où les mots qui disent le collectif ou qui en sourdent sont souvent univoques et excluants, il importe de se pencher sur la complexité de récits et de poèmes qui nous parlent de notre monde depuis l’altérité animale – qu’elle soit relative ou extrême.

Dans son souci du mot juste et sa visée écologique, la zoopoétique, qui interroge les procédés littéraires exprimant les vies et les mondes animaux, s’intègre dans le vaste champ des humanités environnementales. Elle y croise l’écocritique, ces études culturelles et littéraires qui, depuis une quarantaine d’année en anglais et une quinzaine d’années en français, envisagent les lieux (oikoï) comme interconnexions entre vivants, et la nature comme espace menacé ou à préserver. Plus spécifiquement, la zoopoétique, en tant qu’études animales littéraires et éthiques fondées sur un dialogue avec d’autres disciplines, peut jouer un rôle crucial en ces temps où les animaux, saccagés ou encagés, sont mis à mal autant que mis à vif, en ces temps aussi où le surgissement, l’esquive, la surprise ou l’envol se découvrent comme les auxiliaires précieux d’une vie élancée, d’une vie sur le vif.

Longtemps, les bêtes ont maraudé dans les marges et les interlignes de la littérature sans attirer l’attention, qu’elles s’y soient introduites subrepticement, ou que les commentateurs aient été culturellement aveugles à leur présence. Or, parce qu’elles œuvrent dans les textes à plusieurs niveaux, elles nous conduisent à politiser autrement : en vivant, en rêvant ou en cauchemardant avec elles, et surtout, en prenant soin du langage qui ouvre et ferme les mondes. La première parole d’Adam, ou son premier cri, est d’en appeler aux animaux pour qu’ils l’aident à leur trouver des noms. Désormais, qu’il le veuille ou non, c’est avec les animaux que l’humain vivra, avec eux qu’il se confrontera à l’ordre du langage et aux désordres de l’Histoire.

Entre les lignes de nos textes, de nos cultures et de nos vies, se glissent depuis toujours une profusion de bêtes – familières ou indifférentes, souveraines ou effroyables. Le propos de cet essai est de montrer que les bêtes et l’animalité informent de part en part ce qui peut être pourtant considéré comme un propre de l’espèce humaine : le langage créateur. D’abord, parce que les écrivains, investis au plus intime de leur corps et de leur psychisme par une myriade d’êtres vivants, appartiennent au règne animal. Il y a plus. Non seulement l’alphabet et l’écriture sont nés des images et des recensions d’animaux, mais ceux-ci furent peut-être les premiers narrateurs, eux qui jouèrent leur survie, déclenchèrent leur attaque ou devinrent nos compagnons en traçant à même le sol ou dans leur sillage des lignes déceptives ou attirantes. Zoopoétique… La poétique primordiale des vivants explique que la poétique littéraire puisse nous connecter à d’autres manières d’investir le monde – d’y agir et de s’y exprimer.

La langue est animale, la parole est animée, et les animaux racontent des histoires : cette réversibilité est le postulat de la zoopoétique. Des débats passionnants sur la non-adéquation de nos catégories actuelles (« animal », « bête », « vivant ») avec le terme grec zôion – tantôt être en mouvement, tantôt être doté d’une âme de vie –, elle retient ce qui est susceptible de faire dériver et délirer la langue usuelle. Écrivaines et écrivains se découvrent comme des passeurs et des tisserands, qui entrecroisent les lignes de la vie et celles de la création, nous délogent de notre espèce, et ré-envisagent ces animaux qu’on croyait uniquement doté d’une gueule, d’un museau, d’un bec ou de branchies.

Une bête entre les lignes (Wildproject, 2021) n’est pas un livre, c’est une arche : qu’elle soit domestique, paisible, comique, sauvage, claustrante, classificatrice ou ouvertes à tous vents sur des espaces-temps incommensurables, on y croise une profusion d’animaux – de la mouche au calmar géant, en passant par l’ornithorynque, le chien et la vermine. Celles et ceux qui la pilotent sont tantôt des écrivains magistraux, relus d’une façon originale, tantôt des auteurs moins connus, pourtant pionniers – de La Fontaine à Svetlana Alexievitch, en passant par Jules Michelet, Marcel Proust, Maurice Genevoix, Louis-Ferdinand Céline, Béatrix Beck, Jacques Lacarrière, Marie Darrieussecq, Jean Rolin, Andrzej Zaniewski, Éric Chevillard, Henrietta Rose-Innes, Claudie Hunzinger et tant d’autres.

Réensauvager des études animales parfois idéalisantes en les dé-moralisant relève, et ce n’est pas un paradoxe, d’une visée éthique qui tend à restaurer la diversité, parfois violente, des entrelacs entre vivants humains et animaux : partages de corps dans le cas des voisinages et des parasitismes quotidiens, des hybridations oniriques, des chimères monstrueuses ; partages de territoires familiers, conflictuels, épouvantés ; complicités, côtoiements, apitoiements, hypnoses, altercations, contaminations, entredévorations… Subvertissant les codes trop sages des essais académiques, j’ai souhaité par ce livre élargir nos galaxies mentales, et nous emmener vers d’autres mondes : ceux, invisibilisés, qui grouillent et soufflent aux seuils de nos portes.

Texte © Anne Simon – Photographies © DR