Non, tu n’as rien vu à travers le plexiglas

Nous étions, ma famille et moi, comme des millions de français, reliés par des sortes de laisses virtuelles à nos espaces domestiques, des laisses de 1 km ou de 10 km, puis des laisses mentales, morales, d’autres laisses physiques, comme les couvre-feux. L’idée de Plexiglas mon amour (Allia, 2021) est née de ce sentiment que nous étions massivement conditionnés pour accepter toutes ces laisses ; des éléments de langage, une propagande continue, nous y poussaient. Nous devenions obéissants, passifs. J’ai (mal) vécu cette période comme une dystopie qui se réalisait sans que personne n’ose enrayer le processus. La pire des dystopies est celle qui apparaît de façon subreptice, nous laissant tétanisés, exsangues, acceptant le pire sans parvenir à lui trouver d’alternative. Voilà la nécessité fondatrice de mon livre. L’envie, qui était le corolaire de cette nécessité, ne pouvait que conduire à une satire capable de restituer l’aliénation générale.

Le titre repose sur un oxymore ; on ne peut pas plus aimer que fétichiser le plexiglas. Même si ce titre ironique se réfère en réalité à des extraits de dialogues, il traduit cette injonction paradoxale qui nous était faite durant la crise de déporter nos désirs sur des fictions collectives qui se résumaient finalement à survivre ensemble.

Mes publications ne sont jamais identiques. Contrairement à ce qu’a dit un jour Jean d’Ormesson, nous n’écrivons pas toujours le même livre, pas moi en tout cas (de là à dire que ma vie est plus exaltante que celle qu’a vécue d’Ormesson…). Le contexte de la crise sanitaire et son lot de fictions, de complots, de rumeurs, d’apprentis sorciers, de gourous, de propagandes plus ou moins efficaces, m’a fait réaliser que notre rapport à la vérité était définitivement vicié – vérité scientifique, politique, morale. Partant de là, dans un monde sans vérité, la fiction peut s’imposer parce qu’elle n’est que le reflet de son temps. C’est ainsi que procède le livre. Sur une base d’enquête, je pousse le curseur aussi loin que possible pour imaginer des situations révélatrices de notre époque.

Éric, le narrateur, est mon jumeau maléfique, celui qui pousse le curseur aussi loin que possible pour expérimenter le monde de façon négative et observer les effets subséquents. Il est celui qui fait exploser sa cellule familiale quand je me pose beaucoup de questions sur la mienne : quel avenir pour les enfants ? Pourquoi se reproduire ? Pourquoi nos cadres d’autorité parentale sont à ce point inopérants ? En bref, des questions qui m’auraient poussé aux anxiolytiques, ou pire si je n’avais pas eu ce jumeau maléfique.

Le langage m’a amené à m’intéresser au survivalisme, ou plutôt la fin du langage que postule ce courant. Pour devenir un survivaliste compétent, il faut savoir adopter une discipline visant à nier ses émotions et l’expression de ses émotions, comme la peur, la joie, la surprise, autrement dit tout ce qui fait la sève de la vie ordinaire. Il leur faut aussi parfois ne pas céder à l’humour, à l’ironie, à l’intellectualisation et de nouveau à tout ce qui peut nous donner l’impression que nous sommes en prise avec le devenir du monde. Ce programme aberrant m’a passionné et effrayé, soit deux types d’expression (la passion et l’effroi) qui tendent à prouver que je ne suis pas capable de devenir survivaliste.

La fin du langage, cette fois du côté des non-survivalistes, conduit également à la question des technologies modernes. Durant la crise sanitaire, les GAFA ont vu leurs bénéfices augmenter de 33% en moyenne. Ces techniques de dématérialisation de la vie humaine, je voyais les dégâts qu’elles causaient sur mes propres enfants : déficit langagier, attentionnel, mnésique, tromperie de l’ennui, présentisme, dépendance assumée et payante de surcroît. Cette aliénation à cette technique prothétique m’a beaucoup plus indigné au fond que le survivalisme, qui est une sorte de choix de vie inverse, finalement. Sur ce point, Kevin a raison, beaucoup de personnes aliénées à la technique sont devenues inaptes à la vie, autrement dit à vivre dans un contexte naturel.  La véritable raison est selon moi notre modèle économique, le capitalisme néo-libéral. Mais comme le disait Jacques Ellul, dont j’estime beaucoup les travaux : « Critiquer le capitalisme sans parler de la technique, c’est du bla-bla ».

Nous nous querellons parfois en petit comités d’esthètes pour définir ce qu’est la grande littérature (et j’adore ça !), mais au même moment, une série coréenne sur Netflix est suivie par plus de cent millions de fans, une recette de cuisine sur Insta est likée par un milliard de personnes. Personnellement, mes livres se vendent en moyenne à 5 000 exemplaires. La force de frappe du message littéraire, même d’un Goncourt, est epsilon dans une économie générale de la transmission de l’information. Il faut alors admettre que le roman n’a plus d’avenir… Dans la pandémie COVID, il était en plus porteur du virus (le papier serait un bon vecteur de transmission), c’est assez symbolique. Mais la fin du roman sera aussi la fin de la mimesis, de la réalité textuelle propre au roman, cette capacité qu’a le lecteur de se projeter dans un monde métaphorique. Notre intelligence, notre mémoire et notre sensibilité ne cessent de muter. Nous ne sommes pas moins intelligents, mais moins humains en fait.

Texte © Éric Chauvier – Illustrations © DR