Z comme Zoroastre : Khayyam, Pascal & Wajdi

Toute poésie offre une vision du monde structurée par des présupposés scientifiques. Dans sa construction, une poésie reflète un entendement du monde perçu par des méthodes qui furent, pour les plus anciennes, mécanistes, géométriques chez les classiques, atomistes en dernier lieu. Ces méthodes sont des implicites qui rendent les poésies difficiles à entendre, mais leur confèrent en même temps la faculté de parler droit à notre imagination créatrice. Les plus grands poètes de l’Histoire furent de bons scientifiques s’exprimant dans les deux registres. Les lire, sans compartimenter un genre de l’autre, donne la possibilité de comprendre comment se tisse le rapport entre la méthode exploratoire de la science de leur temps, et le mode introspectif auquel ouvre en permanence la poésie.

OMAR KHAYYAM

Omar Khayyam, connu pour ses quatrains, fut un logicien, mathématicien et astronome réputé en son temps. Peu disert, il n’écrivit que des traités ponctuels répondant à des questions précises et sous une forme précise. Bien de ses interventions sont précédées d’un discours de la méthode où il expose quelle gymnastique l’esprit doit produire pour remplir au mieux le travail qui lui a été demandé. Son exposé le plus complet se trouve dans un Essai sur l’Existence et l’Obligation qu’il écrivit en arabe, alors la langue scientifique par excellence :

Devant tout objet, la première question à formuler est : « Depuis quand existe-t-il ? » pour se demander si de raison il est doté, avec deux réponses possibles : oui ou non. La seconde question à poser est : « Qu’est-ce ? », question relative à la nature de l’objet et qui permet de s’interroger sur quelle est sa raison. N’attendons pas de la réponse qu’elle tranche d’un oui ou d’un non. Selon la nature qu’il présente, nous pouvons soit délimiter cet objet, soit le définir en énumérant ses qualités, en décrivant ses caractéristiques, bref en le définissant. La troisième question qu’il faut soulever est : « Pourquoi ? », question qui attrait aux causes finales, à la raison qui fait que cet objet fut existencié et sans laquelle il ne l’aurait pas été. Réponse à cette question ne se restreint ni à oui, ni à non.
(trad. de Risâlah fî-l-kawn wa-l-taklîf, Malik éd., 1998, p. 335).

Ce ternaire du quand-qu’est-ce-pourquoi habite la structure des quatrains qu’Omar Khayyam écrivit en persan, langue propre à véhiculer l’imagination créatrice. De telles questions sous-tendent une vision essentialiste du monde, puisque dans chaque objet, son essence est guettée, sa raison d’être interrogée. On reconnaît en cela que Khayyam est disciple d’Avicenne. À cette différence près que les quatrains qu’il produit avec cette logique, le conduisent à une vision mécaniste du monde. Des lois physiques déterminent la nature des choses, mais lesquelles ? S’il y a un but et une raison, on achoppe à les connaître : le dernier vers de ses quatrains, après avoir examiné en trois temps telle ou telle question, l’exprime en un scepticisme éclairé. La poésie habitée par ce mode d’approche scientifique en vient à suggérer un monde où s’il y a un Dieu, il n’est pas un être de raison :

QUAND ?
Un peu d’études en ma jeunesse

QU’EST-CE À DIRE ? À QUOI CELA SERT ?
Beaucoup d’orgueil quand étant maître

POURQUOI ?
Une leçon vraiment acquise :
Poussière au vent nous retournons.

Un peu d’études en ma jeunesse
Beaucoup d’orgueil quand étant maître
Une leçon vraiment acquise :
Poussière au vent nous retournons.

OÙ ? (remplace ici QUAND)
Ce monde on ne peut en sortir

QU’EST-CE À DIRE ?
Ni dans la vie se bien sentir

POURQUOI ?
Je fus l’apprenti du destin
Jamais le maître du chemin

Ce monde on ne peut en sortir
Ni dans la vie se bien sentir
Je fus l’apprenti du destin
Jamais le maître du chemin

OÙ ? (remplace ici QUAND)
Qu’on vive à Balkh ou à Bagdad

QU’EST-CE À DIRE ?
Qu’on boive sec ou bien sucré
Bois tout ton saoul car après nous

POURQUOI ?
Croissants de lune et lunes pleines

Qu’on vive à Balkh ou à Bagdad
Qu’on boive sec ou bien sucré
Bois tout ton saoul car après nous
Croissants de lune et lunes pleines

BLAISE PASCAL

Blaise Pascal fut aussi peu disert que Khayyam. Les rares opuscules qu’il daigna écrire sont des comptes-rendus d’expériences, ou des mises au point suscitées par des polémiques en cours. La discipline où il excellait fut la géométrie qu’il concevait comme la projection intellectuelle la plus aboutie. Tant et si bien qu’il crut bon de donner les cinq lois présidant à résoudre une question grâce la méthode qu’il adopta lui-même pour redécouvrir les axiomes et démonstrations d’Euclide sans les avoir lues :

Règles nécessaires pour les définitions :
– N’admettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques sans définition.
N’employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliqués.

Règles nécessaires pour les axiomes :
– Ne demander en axiomes que des choses parfaitement évidentes.

Règles nécessaires pour les démonstrations :
– Prouver toutes les propositions, en n’employant à leur preuve que des axiomes très évidents d’eux-mêmes, ou des propositions déjà montrées ou accordées.
N’abuser jamais de l’équivoque des termes, en manquant de substituer mentalement les définitions qui les restreignent ou les expliquent

(De l’esprit géométrique et de l’art de persuader, Le Seuil, 1963, p. 357).

Les Pensées de Pascal sont autant de fragments poétiques qui « existencient » sa méthode. Elles ont la souplesse et l’incision à laquelle ouvre ce mode d’expression. La démarche scientifique gagne à leur fulgurance de faire fi des présupposés du logicien devenu poète. Les Pensées vont ainsi plus loin que la pensée rationnelle ne l’aurait souhaité, comme quand elles montrent que l’homme confond l’indéfini et l’infini, mais qu’il ne fait que sentir l’indéfini, alors qu’il voit idéalement l’infini tout en étant bon géomètre :

DÉFINITION SANS ÉQUIVOQUE :
Le plus grand philosophe du monde

RECOURS À DES TERMES CONNUS :
Sur une planche plus large qu’il ne faut

AXIOME ÉVIDENT :
S’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra.

PREUVE DONNÉE À CETTE PROPOSITION :
Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. 

AUCUNE ÉQUIVOQUE À CELA :
Je ne veux pas rapporter tous ses effets ; qui ne sait que la vue des chats, des rats, l’écrasement d’un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds.

Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. Je ne veux pas rapporter tous ses effets ; qui ne sait que la vue des chats, des rats, l’écrasement d’un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds.

DÉFINITION SANS ÉQUIVOQUE :
Je sens que je puis n’avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée.

RECOURS À DES TERMES CONNUS :
Donc moi qui pense n’aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé.

AXIOME ÉVIDENT :
Donc je ne suis pas un être nécessaire.

PREUVE DONNÉE À CETTE PROPOSITION :
Je ne suis pas aussi éternel ni infini.

AUCUNE ÉQUIVOQUE À CELA :
Mais je vois bien qu’il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini.

Je sens que je puis n’avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n’aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel ni infini, mais je vois bien qu’il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini.

WAJDI MOUAWAD

Wajdi Mouawad oscille entre Oriental sceptique (guerres du Liban aidant) et Occidental idéaliste (merci à L’Ombre en soi qui écrit). Scénographe, il tient le Plateau pour un condensé des Planètes. À la fin de Racine Carrée du Verbe Être, pièce qui explore différentes courbes d’un même possible, leçon nous est donnée sur la relativité. « Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? », demandait Pascal. La leçon de renchérir : « Qu’est-ce que ça peut vouloir dire infiniment grand et infiniment petit pour nous qui sommes infiniment moyens ? ». Les lois de la physique peuvent mettre sur la voie qui accepte de « plonger dans les vertiges de la matière » :

Loi n° 1 – LA THÉORIE DU FLIPPER : « A n’est possible que par sa présence simultanée au point B. […] Si je suis là, c’est parce que je suis là-bas ». Aussi, faire comme le poète : « le bond sourd de la bête féroce » (Rimbaud).

Loi n° 2 – L’IN-CO-MENSURABLE : « Le côté du carré et sa diagonale ne sont pas mesurables ensemble. Ils ne peuvent pas exister ensemble. Il s’ensuit alors que ce petit carré, si simple, ne peut pas être connu dans sa plus profonde vérité. Pourtant on le voit dessiné. Mais voilà : le carré physique n’est qu’une approximation du carré mathématique. Nous pensons voir un carré, mais ce n’est pas un carré ». Ce qui renvoie à Omar Khayyam : « Il n’y a pas de vérités, mais il y a des mensonges évidents ».

« Ne pas succomber à la tentation de la narration », fut la contrainte que Wajdi s’imposa pour les « Leçons » qu’il donna au Collège de France. Aussi, ces leçons semblent autant de poèmes en prose hérités de la poésie didactique, voire métaphysique, de l’Angleterre et de l’Inde tout à la fois. Des poèmes chargés d’un souffle que d’aucuns pourraient croire lyrique alors que cette énergie, surtout quand Wajdi se lance dans une tirade (familière en son théâtre) où les incises se multiplient et le débit s’accélère, révèle ce qu’il appelle une « pensée longue ». Wajdi croit ce souffle nourri d’une longue accoutumance à l’écoute du oud, dont la ligne mélodique est secouée de spasmes qui bondissent et rebondissent. Oui, dans la mesure où le oud serait lui-même tributaire d’une logique atomiste. Car son logos en cascade, en explorant le verso et le recto, le bing et le bang, oscille entre éclats de lumière et trous noirs :

LA THÉORIE DU FLIPPER :
Leçon inaugurale donc. Mais davantage Genet que Platon, conservons l’inaugurale, détournons la leçon, et faisons entrer en scène la scène.

L’IN-CO-MENSURABLE :
Scène inaugurale et c’est une manière de se chasser de la cité, de passer de l’enseignement au théâtre, théâtre non pas comme bâtiment, ni forme d’expression, mais comme pont menant vers ce mot-lumière de TRAGÉDIE.

Leçon inaugurale donc. Mais davantage Genet que Platon, conservons l’inaugurale, détournons la leçon, et faisons entrer en scène la scène. Scène inaugurale, et c’est une manière de se chasser de la cité, de passer de l’enseignement au théâtre, théâtre non pas comme bâtiment, ni forme d’expression, mais comme pont menant vers ce mot-lumière de TRAGÉDIE (L’Ombre en soi qui écrit, 6 février 2025).

LA THÉORIE DU FLIPPER :
Créer, c’est donc avancer et reculer sans cesse entre le souffle et le regard, entre évolution et involution. Déployer une forme d’expression qui donne vie et parler pour l’autre, pour celui qui ne peut plus parler.

L’IN-CO-MENSURABLE :
Mais créer est aussi le geste d’un meurtrier.

Créer, c’est donc avancer et reculer sans cesse entre le souffle et le regard, entre évolution et involution. Déployer une forme d’expression qui donne vie et parler pour l’autre, pour celui qui ne peut plus parler. Mais créer est aussi le geste d’un meurtrier. (« Violence et cruauté du verbe consoler », 25 mars 2025 in Jusqu’au bord de son ravin).

On pourrait m’opposer que ces Leçons réelles ont été données peu après l’écriture de la Leçon fictive de la scène finale de Racine carrée du verbe être, et qu’elles s’en ressentent. Afin de montrer que ce balancement entre l’ici, l’ailleurs et le nulle part est intrinsèque chez Wajdi à sa métaphysique, voici une poésie qu’il composa sur ce même modèle quinze ans auparavant :

Je voudrais tellement ne plus avoir à dire
JE
Ne plus m’occuper de rien
Je voudrais tellement que quelqu’un dise
IL
Pour moi
Qu’on me débarrasse
(
Le Poisson soi, 2011)

Texte © Iraj Valipour – Illustrations © DR.
Z comme Zoroastre est une série à la rencontre des Images métaphysiques. 
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