Les « Vaticinantes » : un genre inédit ou « How To… »

Je vais maintenant essayer de vous donner une espèce de vue générale de l’Apocalypse, telle qu’il est permis à un fidèle chrétien, qui y a consacré beaucoup d’étude, de réflexion et de bonne volonté, de l’envisager. (Paul Claudel)

À Pierre Escot et à François Dominique : Nous sommes là encore, comme avec le Décaméron, en bonne compagnie et sur le mode de la promenade.

J’ai commencé à écrire ce que j’appelle des « vaticinantes », il y a deux ans, mais ce projet de me servir des textes passés et présents traitant peu ou prou de la fin du monde pour en faire de la poésie est dans mon esprit depuis plus de dix ans maintenant. La vaticinante est un néologisme de mon invention, issu du nom vaticination, un mot peu usité et à la définition équivoque, puisqu’il désigne, tout autant, le fait de prophétiser que celui d’extravaguer.

La « vaticinante » : une définition

La vaticinante – comme genre poétique inédit – reprend les textes annonçant la fin du monde et les codes de la vaticination d’une époque et d’une culture données pour les détourner. Une vaticinante a généralement un statut ambigu, elle n’est ni chair ni poisson, mi-figue mi-raisin, en équilibre instable entre le registre argumentatif, l’épique et le poétique. Cette poésie, telle que je l’entends, ne prend pas position pour tel ou tel discours matérialiste, religieux, politique ou écopoétique, puisqu’elle en demeure encore au « sacrifice de mots » (Bataille) et pourra même se complaire, si elle le souhaite, au nihilisme radical du poète allemand Gottfried Benn, pour lequel j’ai de plus en plus d’admiration. Selon moi, Benn est un précurseur, au cinéma, du genre du Body horror, dont David Cronenberg est, encore, notre meilleur cinéaste.

Quelques exemples de « vaticinantes »

1 – En poésie, le texte La Chute des temps de Bernard Noël peut être lu comme une vaticinante. La Chute des temps est composée de trois chants et de deux contre-chants qui y sont insérés. L’horizon d’attente du titre est, évidemment, celui de la prophétie apocalyptique. Chaque chant compose d’avantage un discours qu’un poème, mais le statut du sujet, l’énonciation est d’emblée remise en cause par le pronom interrogatif Qui, ponctuant le texte de Bernard Noël. La diégèse du poème La Chute des temps, dès lors, semble tomber, l’espace-temps, les verbes et leur temps paraissent chuter, puisque l’origine du discours est questionnée : Qui parle ici ? Ainsi, des premiers vers du poème :

qui
            et de ce mot lancé
est-ce vers toi ou bien vers qui
la vieille plainte déchire
chacun confond le sang et le savoir
il y a fuite d’avenir
                               ô les dents
et derrière elles ces lèvres de vent
où va et vient le goût du présent
le compte n’y est plus qui faisait le jour
la lumière penche et
là-haut vient le bleu terrible
nul n’est sûr à soi-même
la faulx est dans le cœur cachée
et que veux-tu si la beauté
tient au passé toujours
c’est comme le pied à la chaussure

Et le poème de Bernard Noël semble, à la lecture, se poursuivre, heurté, le souffle coupé, inlassablement.

2 – Le texte suivant est de ma main et compose aussi une autre forme de vaticinante, mais très éloigné – par la forme – de La Chute des temps de Bernard Noël :

Remplissez le texte à trous, librement :

Le Grand-Monarque………………………… (français, arabe, chinois, américain, brésilien, russe, turc, aborigène, sébastianiste portugais), passant par…………………………… (Naples, New-York, les Alpes, Pékin, Paris, Moscou, Tokyo, Berlin, la cordillère des Andes, le détroit d’Ormuz, les mornes de Saint-Domingue, le Passage du nord-ouest avec ou sans brise-glaces), conduit son armée en/à l’…………………………….. (Orient, Occident, hémisphère nord, hémisphère sud, hémisphère fantôme, cuisse d’Adam, crâne de Jupiter), bat les………………………………………….. (Turcs, Polonais, Russes, Chinois, Français, Américains, Arabes, Martiens, Squelettes issus des dents d’un dragon, Congolais, Blancs, Rouges, Verts ou Transparents), est proclamé Roi des………………………..  (Druzes, Ehrewoniens, Lilliputiens, Grecs, Saxons, Vikings, Malouins, Inuits, Qatari, Akkadiens, Suédois) et Empereur d’……………………………………. (Orient, Occident, hémisphère nord, hémisphère sud, hémisphère fantôme, Atlantide, Libertad, Eden, nedE, Nôvon Mood, etc.) ; il prend possession du/de/des/ l’/la/les……………….…………………… (Europe, Balkans, Egypte, empire aztèque, États-Unis, Groenland, Canada, Palestine, île des Hespérides, pays des Érinyes, Rome, Ur ou Chaosmos) & de………………………………………………… (Europe, Balkans, Égypte, empire aztèque, États-Unis, Groenland, Jérusalem, île des Hespéride, pays des Érinyes, Ciel, cieux, voie lactée, univers, Cosmos ou Chaosmos) & de………………………………………………… 

Cette vaticinante provient d’un extrait de Jean de Dompierre, un inconnu qui a fait paraître, en 1900, un livre à compte d’auteur intitulé Comment tout cela va finir. Jean de Dompierre prédisait la fin des temps avant 1950. Le katechon devait, selon lui, advenir sous la forme d’un monarque français catholique romain régnant sur le monde. Après cela, comme dans L’Apocalypse de Jean, son essai déroule la venue de l’Antéchrist, puis la fin des temps ou parousie. Je dois dire que je n’ai lu que par bribes sa prophétie, tant je la trouve insipide. Mais il faudrait que je me force un peu à écouter la voix de cette Pythie, qui a encore peut-être, de nos jours, quelque chose à révéler sur la façon dont notre futur peut être envisagé par nombre d’entre nous, et quelques que soient la culture ou le rang social… 

3 – Pour le ton vaticinant catholique, Léon Bloy est, sans doute, le meilleur écrivain français. Comme il y a une mélancolie de gauche, il y a une mélancolie de réprouvé catholique chez Léon Bloy : celui-ci désespérait, à la fin du dix-neuvième siècle, du second avènement du Christ. Mon livre préféré de Léon Bloy est Exégèse des lieux communs, que je préfère au Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Dans la préface à sa gnoséologie de la bêtise (ou Exégèse), Bloy invoquait l’aide de saint Jérôme, l’un des pères de l’église et le pourfendeur des habitants ineptes de la ville de Ninive ; Bloy concluait ainsi sa préface :

Ce résultat [celui d’écrire son Exégèse des lieux communs] serait obtenu, sans doute, si la céleste douceur ne m’était pas refusée d’établir, en l’irréfutable argumentation d’une dialectique de bronze, que les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d’effrayants prophètes, qu’ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles, et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de leur Sottise.

Les lieux communs étaient, pour Léon Bloy, de dangereuses prophéties bourgeoises, et qu’il fallait dénoncer comme telles, afin d’en être exorcisés.

4 – En ce moment, mon texte apocalyptique préféré est « Lettre de commande à un stratège d’apocalypse » de Jacques Moussempès, le père de la poète Sandra Moussempès, qui fut un grand lecteur d’Antonin Artaud. Jacques Moussempès y décrit une eschatologie véritablement nouvelle. Voici le début de cette « lettre de commande »:

L’objectif d’une telle stratégie est de redisputer le sommet du monde par une Apocalypse antérieure, car ce n’est pas le dernier combat qu’il faut gagner mais le premier, que les hommes ont perdu. [1]

Je n’ai, hélas, pas le temps, ici, d’expliquer la raison pour laquelle notre mise au monde, d’un point de vue philosophique & poétique, pose finalement davantage de problème que notre mise à mort. Je me bornerai simplement à dire que nous n’aurions pas à nous soucier de notre vie (et donc de la fin), si nous n’avions pas été mis au monde, mais ceci est une autre histoire… Voilà, au bout du compte, l’idéal de la vaticinante : l’invention d’une eschatologie inédite, créant un ciel nouveau et sa chute, comme l’a fait, en son temps, Jacques Moussempès, avec ses Lettres de commande, et, peut-être aussi, l’écrivain allemand Paul Scheerbart avec son roman Lesabéndio et son texte Architecture de verre que Duchamp devait connaître.

5 – La fin du genre de la vaticinante est, probablement, de tenter d’épuiser un sujet par nature inépuisable, parce que, depuis que l’homme parle, il a généralement cherché à expliquer son origine et sa fin. Sa scansion, épuisée, par un sujet trop grand pour lui, imitait généralement le souffle coupé, par retour à la ligne et abrupto. La vaticinante est, le plus souvent, heurtée, comme le furent les oracles de la Pythie sous les assauts d’Apollon, son patron, ou les crises de nerfs de Cassandre cherchant à expliquer à son père, le roi Priam, la chute de Troie, sa cité.

Mes propres vaticinantes : résumé succinct de ma démarche

Il y a deux ans, j’ai pris pour modèle de mes vaticinantes l’horloge de la fin du monde, sise à l’université de Chicago. Cette horloge conceptuelle a été créée en 1947 après les catastrophes de Hiroshima et de Nagasaki, au tout début de la Guerre froide, et elle est mise à jour régulièrement par les directeurs du Bulletin of the Atomic Scientists. Ce bulletin cherche à estimer à combien d’heures, de minutes ou de secondes nous sommes de minuit, minuit représentant ici « la fin des temps ». Il s’agit, bien sûr, d’une estimation et non d’une prophétie ; les directeurs de ce bulletin cherchent à alerter l’opinion publique, à partir des preuves scientifiques, et non à annoncer, comme une évidence, ce que l’avenir nous réserve. La prévision n’est pas la prophétie : le ton du bulletin de l’horloge de la fin du monde demeure donc neutre et rationnel.

À l’origine, l’horloge de la fin du monde avait pour but de nous mettre en garde contre une guerre nucléaire mondiale. Or, depuis 2007, d’autres risques ont été pris en considération, comme la reprise de la course aux armements nucléaires, le risque d’un déclenchement de guerre par un acte terroriste, un problème technique ou le changement climatique. En 2016, quelques mois avant la première présidence de Trump, le bulletin de l’université de Chicago mentionnait la baisse des démocraties dans le monde, et il estimait que nous en étions à 23h 58. Aujourd’hui, l’horloge marque encore, à quelques secondes près, moins deux minutes avant minuit. Une perspective néguentropique est donc notre ultime recours, et celle-ci, selon moi, ne peut venir que d’en bas, d’un sursaut fraternel et solidaire des peuples, afin qu’ils défendent leurs propres vies et celles de leurs enfants. Mais, je le répète, ce point de vue ne concerne que moi. Un autre écrivain, ayant des opinions politiques opposées aux miennes, peut, si le cœur lui en dit, écrire de très beaux morceaux d’Apocalypse.

En matière de poésie, la vaticinante est libre. S’il s’agit, évidemment, de parler de la Fin, ce genre poétique n’a qu’une seule règle, à mon sens, celle de devoir reconnaître et de marquer le seuil au-delà duquel la poésie devient mystagogique ; à ce sujet, un simple trait de craie sur la route suffit. La vaticinante peut donc être mystagogique, si elle se déclare comme telle. Ici, je n’ai, hélas, pas le temps d’en dire plus. Si un lecteur veut en savoir davantage sur les différences entre le ton oraculaire et le ton rationnel, je lui conseille la lecture de l’essai de Derrida, D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie ; il y trouvera, je l’espère, son compte.

Pour écrire des vaticinantes, il faut aussi s’intéresser à la littérature traitant de la fin du monde, passée et présente, et dans toutes les cultures… voilà un idéal digne, sans doute, de la tour de Babel. À ce sujet, une bibliothèque populaire ouvrière sur la fin du monde serait un début, afin de sensibiliser les lecteurs à ce genre littéraire ayant existé de tout temps, mais qui effraie encore de nos jours, et pour des raisons compréhensibles. Toute une littérature anthropologique existe pourtant déjà sur les explications de l’origine du monde, de Gilgamesh aux dogons en passant par Odin et Chronos. L’étude des mythes originels montre l’importance du trickster (ou fripon) dans nombre d’explications des débuts. Le thème littéraire de l’origine est, en France, au programme de collège de la classe de 6e en français depuis des années, cependant que le thème de la fin du monde est invisibilisé, fait figure de lettre morte… la fin de la vie (comme la fin de vie) demeure, hélas, encore aujourd’hui, un sujet tabou [2].

J’ai choisi l’horloge de la fin du monde comme trame de mes vaticinantes, mais c’est une trame assez lâche avec laquelle j’improvise. Et, plutôt que la durée de deux minutes avant minuit, j’en ai choisi cinq, à raison d’une minute par an. La première minute a été publiée l’année dernière aux éditions L, dans la collection raptus de Pierre Escot, la deuxième minute est maintenant écrite et elle se cherche à être publiée.

Pour l’année prochaine, ma troisième minute devrait commencer par un poème ironique décrivant l’horloge financée par l’homme d’affaires Jeff Bezos et qui, selon lui, doit durer dix mille ans, à raison d’un clic de la grande aiguille, chaque année. J’ai aussi le projet d’écrire un texte inspiré du sabbataïsme, un courant de la mystique juive du dix-septième siècle ayant eu Sabbataï Tsevi comme messie. Sabbataï Tsevi proclamait à ses fidèles qu’il fallait pécher pour trouver la rédemption [3]. L’idée, que j’ai, c’est d’ôter à l’histoire de ce courant toutes références historiques et religieuses pour lui donner un caractère universel sadien ou proche de l’écriture du désastre de Blanchot. J’ai aussi le projet de faire du personnage de la nouvelle de Zweig, Amok, un ange ou un démon céleste…On verra où me mènent ces plans sur la comète, je ne suis pas pressé… Nous avons tout le temps du monde, n’est-ce pas ?

Notes au lecteur

Et vous, quels pourraient être vos vaticinantes ? Notez ici les descriptions de vos fins du monde, celles intimes, poétiques, religieuses, politiques ou réelles, selon vos envies & nécessités du moment. La fin de mon « how-to… » est pour vous. Écrivez librement vos fins du monde, comme s’il s’agissait d’une page de votre journal intime :

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Texte © Bruno Lemoine – Illustrations © DR
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[1] Jacques Moussempès, Lettres de commande, avec trois dessins de Daniel Nadaud et une préface de Sandra Moussempès, A.C.L.C.I., 2026, 106 p., 40 euros. Livre d’artistes conçu le mardi 24 juin 2024 à Paris, au café Le Petit Cluny, tirage limité de 80 ex. (signés par l’artiste et la fille de l’auteur). Pour se procurer le livre, il faut adresser un courrier accompagné d’un chèque à François Dominique, 74 rue de Velars, 21370 Plombière les Dijon.

[2] À ce propos, l’anthologie Les Techniciens du sacré de Jérôme Rothenberg, à l’origine du courant américain de l’ethnopoésie, ne possède aucun chapitre sur le thème de la fin du monde.

[3] Lire, à ce sujet, Gershom Sholem, La Rédemption par le péché.