Des corps en corps : pour une photographie de l’intime

ISABELLE CHAPUIS s’entretient avec ISABELLE ROZENBAUM à propos de son livre photographique : VIVANT, LE SACRE DU CORPS (autoédition, 2022, 4e éd.).

1 – Isabelle, après ton diplôme en direction artistique de l’école Penninghen (2005), tu as choisi la photographie comme moyen d’expression. Tu collabores régulièrement avec des musiciens, des créateurs de mode, des magazines internationaux life style et fashion, ainsi qu’avec des institutions. Tu exposes en France et à l’étranger, en galerie et lors de festivals de photographie. Peux-tu revenir sur ton parcours, et plus particulièrement sur ce qui a déclenché ton désir de devenir photographe ? Y a-t-il eu une image fondatrice, inscrite en toi, qui aurait secrètement nourri ce désir ?

Oui, il y a une image fondatrice : celle de ma mère, artiste. Elle travaillait comme directrice artistique aux éditions Cercle d’Art. J’ai grandi entourée de livres d’art. Tantôt des monographies qu’elle concevait en étroite collaboration avec des artistes contemporains, tantôt des ouvrages consacrés aux grands maîtres et aux mouvements picturaux. Petite, j’ai passé des heures plongée dans les livres sur Egon Schiele, les symbolistes, les orientalistes ou encore le mouvement esthétique. Ma mère m’emmenait régulièrement dans les musées, et très tôt, j’ai voulu visiter les portes ouvertes des écoles d’art avec l’idée d’y étudier un jour. À la maison, le dessin, le pastel, l’aquarelle ou la peinture à l’huile faisaient partie du quotidien. Ma grand-mère paternelle pratiquait la peinture sur soie, et la sœur de ma grand-mère maternelle était une peintre remarquable, dont les œuvres dégageaient une grande puissance. Dans cet environnement profondément visuel, mon regard s’est porté vers la représentation du corps : les visages, les postures, les lignes, la manière dont le dessin ou la peinture peuvent révéler une présence. En parallèle, cette sensibilité artistique a été nourrie par la danse et le dessin de modèle vivant, que j’ai commencé dès l’âge de sept ans. Cette immersion précoce a ancré mon travail dans une exploration intime du corps humain et a façonné mon regard. Les photographies que je réalise aujourd’hui sont, d’une certaine manière, la prolongation des visages et des corps que je dessinais enfant. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je n’ai jamais douté de mon désir de suivre une voie artistique. Lorsque je suis entrée à Penninghen à 18 ans, je ne savais pas encore que je deviendrais photographe. Pourtant, la photographie s’est rapidement imposée comme le moyen le plus juste de donner forme aux mises en scène qui naissaient dans mon imaginaire. D’abord parce qu’elle me permettait de saisir l’instant et le réel, mais aussi parce qu’elle instaurait une relation directe avec les personnes, les corps et les émotions. J’ai d’abord abordé la photographie non comme une finalité, mais comme un moyen. Avec le temps, ma relation à ce médium s’est enrichie et transformée en passion. Pour autant, je continue de me nourrir de peinture et de dessin ; des pratiques que j’intègre également à mon travail photographique depuis 2020. Après mes études, j’ai travaillé quelques mois comme directrice artistique freelance. Mais je ne me sentais pas épanouie : seule, immobile, derrière un écran. Alors un jour, j’ai pris une mappemonde, fermé les yeux et décidé que l’endroit où se poserait mon doigt deviendrait ma prochaine destination. Quelques jours plus tard, je m’envolais pour un long voyage en Inde. Trente-trois heures de voyage pour me rendre spécifiquement à l’endroit que mon doigt avait pointé : Gokarna, une petite ville du sud de l’Inde. J’y ai suivi mes premiers retraites en ashrams et dans les centres de méditation, ce qui fut profondément transformateurs. L’Asie, puis le Proche-Orient, m’ont finalement retenue pendant près de deux ans. C’est là-bas que j’ai réalisé mes premiers reportages photographiques, avant de les publier lorsque je me suis installée en Israël. À mon retour en France, je me suis véritablement établie comme photographe. Lorsque j’ai estimé que mon portfolio personnel était prêt, je l’ai présenté au Prix Picto, que j’ai remporté, puis à la Bourse du Talent. Ces deux distinctions ont constitué de véritables tremplins : elles m’ont permis de rencontrer une galerie, un agent, d’obtenir des publications…  Durant ces premières années, je pensais me diriger vers la photographie de mode. Mais très vite, j’ai ressenti le besoin de me défaire des artifices et des accessoires pour rencontrer le corps dans son expression la plus essentielle : vêtu de sa seule parure originelle, celle que le temps, les expériences et la vie transforment peu à peu. La photographie est ainsi devenue un espace d’exploration personnelle. À travers elle, je questionne l’identité, la mémoire et les liens entre l’intime et la représentation. Mes images cherchent souvent un équilibre entre douceur et tension, réalité et mise en scène.

2 – Nous nous sommes rencontrées à Photo Doc., salon de photographes indépendants dont l’édition 2025 – selon un commissariat de Charlotte Flossaut – avait pour thème « Au pouvoir de l’intime ». J’y ai découvert ton approche photographique à travers le livre que tu y présentais, et qui est au cœur de cet entretien. Les fondateurs de Photo Doc. affirment que « l’intime ne relève pas du privé, c’est une notion relationnelle. Il se situe dans la sphère du sensible, à un niveau de communication entre les êtres, en dehors de toute instrumentalisation et normalisation des rapports sociaux. Pris sous cet angle, l’intime revêt une dimension politique et devient un espace de reconnaissance mutuelle et le lieu d’une altérité partagée. Il constitue un lieu de résistance et de création qui déjoue toutes les entreprises d’instrumentalisation des consciences, il est en cela irréductible ». Peux-tu développer, à titre personnel, cette notion qui semble constituer le socle de ton livre, voire s’inscrire dans son titre même ? Au sein de ta pratique plasticienne, comment articules-tu cette dimension avec la photographie thérapeutique que tu proposes ?

Je me reconnais dans ce texte, que je trouve beau. Il sonne presque comme un manifeste autour de ce qu’est réellement l’intime et surtout de ce qu’il n’est pas. L’intime ne se réduit pas à la sphère privée ni au dévoilement d’éléments personnels. Pour moi, l’intime est avant tout une manière d’entrer en relation : avec soi-même, mais aussi avec l’autre, dans un espace sensible et sincère. L’intime naît dans la rencontre, la confiance, au cœur d’une vulnérabilité partagée et dans une forme de présence authentique entre les êtres. Cet espace précieux échappe aux normes sociales, aux rôles assignés, aux rapports de pouvoir et aux images imposées. C’est un endroit où l’on peut exister simplement, en dehors des attentes et des catégorisations. C’est précisément en cela que l’intime me semble politique. Dans un monde marchandisé et traversé par des logiques de contrôle, créer des espaces de relations sincères devient déjà une forme de résistance. Montrer une fragilité, reconnaître l’autre dans sa singularité, refuser l’instrumentalisation des corps ou des émotions : tout cela constitue, à mes yeux, un geste à la fois politique et poétique. Dans mon travail, je cherche à raconter le corps non pas comme un objet spectaculaire, mais comme un territoire sensible, parfaitement imparfait, traversé par la mémoire de nos expériences et de celles de nos ancêtres. La dimension thérapeutique de la photographie m’est apparue pour la première fois en 2010, lors d’un voyage en Guyane où je travaillais avec l’ONG L’Arbre Fromager. Au cours d’une séance de portraits offerte à des femmes victimes de violences, certaines ont utilisé cet espace pour déposer et libérer des émotions enfouies. Être témoin de cela a fait naître une question essentielle : Comment la photographie peut-elle accompagner ? Cette interrogation s’est approfondie plus tard au Congo, dans le cadre d’un projet mené auprès de la Fondation Panzi, créée par le Dr Denis Mukwege, que l’on surnomme « l’homme qui répare les femmes ». Il œuvre pour la reconstruction de femmes victimes de violences sexuelles dans un contexte de guerre. Ces expériences, venues à moi sans que je ne les cherche consciemment, portaient toutes en elles une relation traumatique à l’intimité, au corps et à la dignité humaine. J’ai alors choisi de me former en photographie thérapeutique auprès d’Émilie Danchin, puis de poursuivre cette réflexion autour du corps à travers l’Apprenticeship en Movement Medicine®. Depuis, je propose des accompagnements avec la photographie thérapeutique, en séance individuelle ainsi qu’en collectif dans le cadre de stages. Depuis plusieurs années, cette posture d’écoute de ce qui cherche à se révéler me conduit à utiliser la photographie comme un support réflexif et sensible. J’essaie d’offrir, à travers l’image, un regard profondément tendre sur le corps, notamment sur les endroits durcis ou marqués par les événements de la vie. Lorsque le corps peut être regardé et vécu avec douceur, quelque chose commence parfois à se relâcher, à se transformer, à retrouver du mouvement.

3 – À l’origine, le projet photographique était intitulé « L’Éloge du détail ». Était-ce une manière de circonscrire ta recherche autour d’un corps fragmenté, pudique, sinon secret ? Cet enjeu consistait-il à dépasser tes propres peurs autant que celles des autres afin d’aborder la nudité du corps dans sa totalité – ou encore d’accepter le corps qui nous est assigné ?

J’ai commencé cette série en répondant à un projet de création lancé pour la deuxième édition du mook « À Part », sur le thème « Beauté du détail, beauté du défaut ». J’ai réalisé plusieurs images pour cette publication, mais très vite, j’ai senti que je voulais aller ailleurs. Le détail et le défaut n’étaient finalement qu’un point de départ : ce qui m’importait réellement, c’était le corps lui-même, sa présence, sa diversité, sa puissance vivante. Cet axe initial me semblait trop étroit au regard de ce que je cherchais à célébrer. Peu à peu, le projet s’est déplacé vers quelque chose de plus ample, de plus organique. J’ai réalisé une longue liste de tout ce que je voulais explorer, montrer, dire autour du corps et du vivant, et je m’y suis consacrée durant les années suivantes. Beaucoup d’images réalisées dans le cadre « d’Éloge du détail » ne correspondaient plus à cette nouvelle direction et ont été laissées dans cette première version du projet. La série s’est ensuite appelée « Éloge du vivant », avant de devenir simplement VIVANT, avec « Le sacre du corps » en sous-titre. La relation au corps a toujours été très importante dans ma vie. J’ai passé tous mes étés dans des camps naturistes durant mon enfance et mon adolescence. J’y ai beaucoup grandi. Bien plus que des lieux de vacances, ce sont des paysages fondateurs. Cela a façonné mon rapport au corps, à la nature, à la communauté, et à mon art. À l’âge de sept ans, j’ai demandé à participer à des cours de dessin de modèle vivant donnés dans un de ces centres. Le cours était réservé aux adultes et l’enseignante refusait d’abord de m’y accueillir. À force de persévérance, elle a fini par me donner ma chance. Constatant mon assiduité, elle m’a ensuite permis de suivre tout l’été cet enseignement, que j’ai poursuivi ailleurs des années durant, jusqu’à la fin de mes études supérieures. J’y ai découvert une forme de liberté du corps, une simplicité du rapport à soi et aux autres, ainsi qu’un sentiment de continuité avec la nature. Le corps nu y était vécu comme quelque chose de joyeux. J’étais fascinée par la beauté et la diversité des corps, par leur coexistence avec la puissance des paysages. Adulte, j’ai continué à explorer ce lien entre la chair et la nature. Ce projet est peut-être une tentative de redonner au corps sa place pleine et libre. À la fin de ma vingtaine, après des années de psychothérapie pour tenter de guérir certaines blessures, une évidence s’est imposée à moi : comprendre leur origine ne suffisait pas à m’en libérer. Malgré toutes ces prises de conscience, elles demeuraient présentes, comme inscrites dans la mémoire de mon corps. J’ai alors compris que la transformation ne pouvait se limiter au mental ; elle devait aussi traverser la chair. Cette compréhension m’a conduite à explorer d’autres voies de guérison : les traditions médicinales des peuples premiers, les états modifiés de conscience, les pratiques poétiques et rituelles… Autant d’approches qui reconnaissent le corps comme le premier lieu de l’expérience, de la mémoire et de la transformation. Les enseignements reçus au fil du temps irriguent autant mon parcours personnel que ma démarche artistique.

4 – Dans ton livre, tu écris que la photographie est un langage « non verbal ». Pour toi, est-ce donc un langage codé, ou autre chose ? Paradoxalement, tu choisis d’accompagner les photographies par le témoignage des personnes photographiées. Dans quelle intention leurs paroles se sont-elles révélées nécessaires à ta photographie ?

Pour ce projet, situé à la croisée de la photographie plasticienne et de la photographie thérapeutique, j’ai photographié et interviewé, durant sept années (2015–2022), des femmes et des hommes sans apprêt. J’avais le désir profond de célébrer la dimension sacrée du corps, d’accompagner chacun vers un regard bienveillant et, à travers cela, de contribuer à faire évoluer les représentations. J’ai pensé cet ensemble comme un récit de résilience, d’inclusivité, d’amour de soi, d’acceptation, de solidarité et d’espoir. Quand je parle de la photographie comme d’un langage « non verbal », je ne veux pas dire qu’il s’agirait d’un langage codé. Ce qui m’intéresse dans l’image, c’est précisément sa capacité à transmettre quelque chose qui échappe au langage rationnel ou explicatif. La photographie agit souvent à un endroit plus instinctif, plus sensible. Elle convoque des sensations, des projections, des mémoires, parfois même des contradictions. Une image n’impose pas un sens unique : elle ouvre un espace d’interprétation. J’envisage la photographie comme une matière-miroir, une surface couverte d’émotions et de mémoires sensorielles. Les images peuvent devenir la cartographie d’un paysage intérieur qui se révèle à nous-mêmes. Je travaille avec ce qui surgit de personnel et de sensible dans la rencontre avec une photographie. L’inconscient affleure à la surface des photos. Ce qui peine à s’exprimer par les mots va se dire grâce aux images, et inversement. C’est aussi pour cette raison qu’il m’était essentiel d’accompagner les photographies des témoignages des personnes photographiées. Non pas pour expliquer les images ou en verrouiller le sens, mais parce que ce projet était profondément lié à la rencontre et à la parole de l’autre. Le corps photographié peut facilement devenir une surface de projection pour le regard extérieur ; donner une voix aux participants était une manière de réintroduire leur subjectivité, leur complexité et leur propre récit. Les entretiens ont été menés à l’oral, enregistrés, puis retranscrits. J’ai demandé à chacun de me parler de sa relation au corps. Spontanément, les personnes remontaient le fil de leur vécu : l’enfance, les blessures, les transformations, les regards reçus, les héritages, les expériences de vie. C’est précisément là que se situe le cœur de mon sujet : raconter que le corps est un territoire de mémoire qui conserve la trace de tout ce que nous traversons. J’aime aussi l’idée que la parole puisse parfois déplacer l’image ou l’ouvrir autrement. Finalement, texte et image ne cherchent pas à se compléter de manière illustrative ; ils coexistent dans un espace de dialogue, voire de tension. C’est cette circulation entre ce qui se montre et ce qui se raconte, qui m’intéresse.

5 – L’autoédition a-t-elle été un choix pleinement assumé, ou la conséquence de refus d’éditeurs dans un contexte éditorial saturé et fragile ? Au-delà de ces circonstances, qu’est-ce que l’autoédition engage pour toi en tant qu’auteure : en termes de liberté, de responsabilité, de contrôle sur l’objet-livre ? Comment as-tu traversé les différentes étapes – conception, fabrication, diffusion – et qu’est-ce que cela a transformé dans ton rapport à ton travail et à ton public ?

En juin 2022, Sidonie Gaychet devenait directrice de la 110 Galerie, qui ouvrait ses portes rue Saint-Honoré à Paris. Six mois auparavant, elle m’avait proposé de présenter mon travail lors de l’exposition inaugurale et de réaliser une série inédite en lien avec l’histoire du lieu. À cette occasion, j’allais pouvoir exposer « Vivant : Le sacre du corps ». C’était une étape importante pour moi. Mais, malgré l’ampleur de l’exposition, il m’était impossible de montrer l’ensemble du corpus réalisé au fil de ces sept années. J’ai alors ressenti le besoin de créer un support qui rassemble les photographies et les entretiens. Comme une manière de marquer l’achèvement de ce premier chapitre, même si je savais déjà qu’il y en aurait probablement d’autres autour de ce sujet. Au départ, je pensais simplement réaliser une sorte de cahier imprimé en quelques exemplaires, destinés à être consultés à la galerie. J’ai commencé à travailler sur la conception graphique avec le duo de directeurs artistiques Stéphane = Damien, avec qui je collabore depuis longtemps, notamment sur mon site. Puis j’ai demandé des devis à plusieurs imprimeurs et je me suis rapidement rendu compte qu’imprimer cinq exemplaires ou cent revenait quasiment au même coût. C’est à ce moment-là que le projet a changé d’échelle et tout s’est enchaîné très vite. Je suis passée par l’imprimeur Escourbiac. La question d’un éditeur n’était alors pas vraiment présente. L’autoédition s’est imposée naturellement. Pour financer l’impression, j’ai lancé une campagne de crowdfunding afin d’assurer une prévente des premiers exemplaires. En trois semaines, tout était déjà préacheté. J’avais initialement prévu une centaine d’exemplaires, sans savoir si ma communauté suivrait et sans réelle expérience du livre. J’ai finalement augmenté le tirage à 200 exemplaires, eux aussi vendus avant même la sortie officielle. Dès le lancement, j’ai dû relancer une impression. Aujourd’hui, le livre en est à sa quatrième édition avec environ 1 200 exemplaires diffusés. En 2023, le projet a été exposé à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz dans le cadre des Rencontres d’Arles. Le livre a été présélectionné pour le Prix du Livre d’Auteur et a reçu un prix HiP. C’est à ce moment-là que j’ai envisagé la possibilité d’une publication par un éditeur afin d’assurer une diffusion internationale. Deux éditeurs allemands se sont montrés intéressés, mais les conditions financières proposées ne me convenaient pas au vu de tout que j’avais déjà construit autour du projet. Avec le recul, cette première expérience d’autoédition a été extrêmement formatrice. Elle m’a permis de traverser toutes les étapes de fabrication d’un livre : la conception, les choix graphiques, le dialogue avec l’imprimeur, les questions économiques, la diffusion, les échanges avec les libraires et le public. J’ai beaucoup appris en portant le projet de bout en bout. Ce que l’autoédition engage, selon moi, c’est à la fois une grande liberté et une grande responsabilité. La liberté de rester fidèle à sa vision, de maîtriser chaque détail de l’objet-livre, du rythme de production à la fabrication elle-même. Mais aussi la responsabilité d’assumer seule toutes les décisions, y compris les plus concrètes et les plus logistiques. Je pense aussi que le rapport au public est différent. J’ai porté ce livre moi-même, je l’ai défendu directement auprès des lecteurs, des libraires et des lieux qui l’ont accueilli. Cette proximité a créé des échanges. Possiblement, je n’aurais pas vendu autant d’exemplaires en passant par une maison d’édition traditionnelle. Aujourd’hui, je me sens alignée avec cet ouvrage et avec la manière dont il a vu le jour. Et puis, ce support ne m’était pas totalement étranger. J’ai grandi entourée de livres d’art, et ayant étudié la direction artistique, j’avais déjà une sensibilité particulière à l’objet éditorial. Cela a contribué à ma manière d’envisager sa conception. Pour un premier livre, je suis heureuse d’avoir vécu toutes ces étapes moi-même. Mais j’aimerais que mon prochain ouvrage soit porté par une maison d’édition afin de découvrir une autre manière de travailler, d’autres dynamiques de diffusion et un dialogue différent autour du livre. J’ai souvent entendu dire qu’il existe un avant et un après la publication d’un premier livre dans la vie d’un artiste. Je le constate concrètement. Le livre permet de prolonger un projet au-delà du temps d’exposition ; il lui donne une forme de pérennité et inscrit plus durablement une démarche artistique.

6 – Peux-tu nous expliquer comment tu as construit ton livre, ce que révèlent tes choix formels : les modèles majoritairement âgés de 20 à 34 ans, les décors minimalistes, l’univers lumineux, ainsi que la présence d’autres photographies d’animaux et de matières végétales ? Comment ces éléments dialoguent-ils avec ton propos sur le corps et le sacré ? Relèvent-ils d’une intuition, d’une nécessité symbolique, d’une cohérence esthétique dès le départ, ou se sont-ils imposés progressivement au fil du projet ?

La personne la plus jeune photographiée a 9 ans, la plus âgée 73. J’aurais aimé inclure davantage de personnes âgées, parce que leurs corps portent une mémoire visible du temps. La peau y raconte autre chose : des traversées, des fragilités, une histoire plus longue. Mais cela a été difficile de rencontrer des personnes âgées prêtes à participer à un projet engageant le fait d’être dénudé. J’ai entretenu une correspondance manuscrite avec un prêtre de 90 ans que je croisais dans le camp naturiste où je me rendais régulièrement dans mon enfance. Cet homme dégageait une lumière incroyable et j’aurais aimé le photographier et récolter sa parole dont j’imagine la sagesse. Malheureusement, il est décédé avant que ce rendez-vous puisse avoir lieu. Néanmoins, ce désir demeure présent et il nourrira probablement un prochain chapitre, avec une diversité de corps encore plus large. Chaque personne photographiée a été une rencontre humaine singulière. Je n’ai jamais pensé ce travail comme un « casting » au sens classique, mais plutôt comme une succession de présences, de coups de cœur, de relations de confiance. C’est aussi pour cela que le projet a nécessité autant de temps. Comme « Vivant » s’est construit sur plusieurs années et dans différents lieux, j’ai progressivement mis en place certains protocoles de travail afin de créer une cohérence visuelle. Toutes les images sont réalisées en lumière naturelle, je voulais une lumière vivante, douce, proche des variations du corps. La chromie s’inscrit dans des tonalités organiques : les carnations, les bois, les matières végétales, les nuances minérales. Les fonds sont majoritairement en bois afin de créer une continuité entre les corps et leur environnement, comme si la peau et la matière appartenaient à une même texture. Le minimalisme des décors participe aussi de cette intention. Je voulais retirer tout élément narratif ou social trop marqué afin de recentrer le regard sur la présence des corps eux-mêmes. Il me semblait important de créer un espace presque silencieux. La question du sacré se situe précisément là pour moi : dans une forme de présence simple, incarnée, débarrassée du spectaculaire. Le livre fait dialoguer les présences humaines avec des photographies animales, végétales et minérales, car comme son titre l’indique, Vivant embrasse différentes formes de vie. Je voulais rappeler l’interdépendance profonde entre les êtres et replacer le corps humain dans une continuité plus vaste plutôt que comme une entité séparée ou dominante. Même l’objet-livre a été pensé dans cette logique : je voulais qu’il convoque le toucher dès sa prise en main. J’ai choisi pour la couverture un papier réalisé par un éditeur anglais, dont chaque feuille est travaillée par érosion. Sa texture évoque à la fois le pelage, la chevelure ou les empreintes de la peau. La tranche laissée apparente laisse voir la structure interne du livre, comme une colonne vertébrale mise à nu. Tous ces choix se sont affinés progressivement au fil du projet. Au départ, j’avais surtout des intuitions fortes, des élans. Les éléments se sont tissés ensemble dans le temps, à mesure que les images dialoguaient entre elles. La pensée artistique précède souvent sa propre compréhension.

7 – Que peut encore l’art produit par des êtres humains dans un monde de plus en plus dominé par les productions cybernétiques ? Selon toi, la photographie constitue-t-elle toujours une forme de connaissance irremplaçable face aux images générées par l’Intelligence artificielle ? Si oui, en quoi réside aujourd’hui sa spécificité ?

Je pense que plus les productions générées artificiellement se multiplient, plus le besoin d’une présence humaine réelle dans l’art devient essentiel. Non pas par nostalgie, ni dans une opposition simpliste entre humain et technologie, mais parce que l’art produit par des êtres humains porte en lui une conscience incarnée que les productions cybernétiques ne peuvent pas réellement dégager. L’Intelligence artificielle est capable de produire des images sophistiquées et séduisantes, mais elle ne traverse ni le doute, ni le désir, ni la perte, ni le temps. Elle ne possède ni corps, ni mémoire affective, ni expérience sensible du monde. Or, pour moi, c’est précisément dans cette épaisseur humaine que réside la force irremplaçable de l’art. La photographie, en particulier, conserve selon moi une dimension singulière. Même si l’image photographique peut aujourd’hui être manipulée, transformée ou imitée par l’IA, elle demeure liée, dans son essence, à une rencontre avec le réel. Photographier implique une présence : un corps face à un autre corps, un regard, une temporalité partagée, une lumière qui a réellement touché les êtres et les choses. Je crois aussi que nous entrons dans une époque où la valeur des images ne reposera plus uniquement sur leur qualité esthétique ou technique, mais sur la conscience de leur provenance, de leur intention et de leur ancrage dans le réel. Dans un monde saturé d’images produites sans vécu, les œuvres issues d’une expérience humaine pourraient paradoxalement devenir encore plus précieuses. Dans ma pratique, la photographie n’est pas uniquement une image finale ; elle est avant tout une expérience relationnelle. Ce qui m’importe se joue dans l’espace de la rencontre avant la photographie elle-même. L’image porte alors la trace d’un échange humain. Cette dimension relationnelle me semble impossible à simuler totalement. Peut-être que la spécificité de la photographie aujourd’hui réside justement dans sa capacité à contenir la trace d’une rencontre réelle entre des êtres vivants ?

8 – Quels photographes t’ont-ils inspirée par le passé, et lesquels te donnent aujourd’hui un souffle nouveau ? As-tu un livre de référence en photographie, ou une lecture de « chevet » qui accompagne actuellement ta pratique ?

Mes premières émotions photographiques sont sans doute liées à l’univers de Guy Bourdin et de Tim Walker. Étudiante, j’ai été fascinée par leur capacité à construire des mondes visuels puissants, entre théâtralité, mystère et narration. Plus tard, des artistes comme Sally Mann, Viviane Sassen ou plus récemment Noémie Goudal ont nourri autrement mon regard. Aujourd’hui, ce qui nourrit ma pratique, c’est peut-être moins un livre unique qu’un mouvement de recherche. Depuis quelque temps, les cours de photographie que je donne au Centre Jean Verdier ou les stages que je donne dans le cadre des Rencontres d’Arles, m’amènent à replonger dans l’histoire du médium et à traverser des écritures visuelles très différentes, comme August Sander, Henri Cartier-Bresson, Diane Arbus, Saul Leiter, Graciela Iturbide, Francesca Woodman, etc. Cette transmission enrichit mon propre regard. En parallèle, les livres de Christian Bobin, que je perçois presque comme des expériences synesthésiques, font naître en moi de nombreuses images. Sa manière de révéler le sacré dans l’infime m’inspire. Mais au fond, le sens de ce que je cherche à raconter en image trouve surtout ses racines dans les sagesses ancestrales. De l’hindouisme aux traditions ésotériques occidentales, en passant par le chamanisme, ces enseignements ancestraux sont pour moi un chemin d’expérience plutôt que des systèmes de croyance. Ils nourrissent mon rapport au monde, au corps, à l’intime et à cette idée d’unité qui traverse l’ensemble de mon travail. Plus qu’une influence esthétique, il s’agit pour moi d’une quête intérieure.

Entretien © Isabelle Chapuis & Isabelle Rozenbaum – Photographies © Isabelle Chapuis – Illustration © DR
(Paris, mars-juin 2026)
Si vous avez apprécié cette publication, merci de nous soutenir.