Échapper à la calamité cybernétique

Si vous empruntez une route, ne la rendez jamais.
(Guy Debord)

Animosité millénaire

L’étonnante prédiction que fait Debord dans Panégyrique est en passe d’advenir :

En se référant au vaste corpus des textes classiques parus en français tout au long des cinq siècles antérieurs à ma naissance, mais surtout dans les deux derniers, il sera toujours facile de me traduire convenablement dans n’importe quel idiome de l’avenir, même quand le français sera devenu une langue morte.

Bientôt, à n’en pas douter, c’est la pensée créatrice et libre qui sera devenue langue morte pour tous ceux qui, par milliards, en auront égaré le Graal.

Avec autant de déconcertante facilité que le gouvernement de Pékin a cybernétiquement oblitéré toute référence ou allusion aux manifestations de la place Tian’anmen – surveillant et censurant les connexions internet de la même manière qu’un programme de contrôle parental empêche votre enfant d’accéder à des images pornographiques – bientôt ce sera tout ce que tous les gouvernements bannissent qui s’enfoncera dans les limbes de l’amnésie : langues, langages, images, sensations, émotions, raisonnements, belle et vraie nature, poésie vécue.

La Cybernétique achève de coïncider avec son étymologie. La maîtrise mondiale unifiée et incontestée à chaque instant de l’existence de tout un chacun ne sera bientôt plus un vague cauchemar dystopique. Les transhumanistes en salivent déjà à voix haute.

Si tant de livres et de films – et principalement deux chefs-d’œuvre romanesques, Brave New World et 1984 – ont su représenter dans bien des détails ce nouveau monde du mensonge mondialisé, ce n’est pas par je ne sais quelle aptitude prophétique, qui serait aussi l’apanage des scénaristes de Black Mirror. Ni Huxley ni Orwell n’ont eu besoin de beaucoup broder pour comprendre ce qui se trame. Le fantasme social émane d’un profond désir inscrit d’emblée dans les cervelles dégénérées des premiers cybernéticiens. Et de la sorte des pans entiers de 1984 et du Meilleur des Mondes sont aujourd’hui le lot quotidien du « Numéricain ».

Si, à l’aune de ses frankensteiniens fantasmes, la manipulation génétique balbutie encore, chaque facette factice de la société du spectacle a distillé depuis longtemps l’acceptation à grande échelle d’une amélioration de l’humain par la machine. La chirurgie réparatrice ou esthétique, la biosynthèse, la robotisation androïdesque, l’édition génomique pour éradiquer les maladies génétiques, annihiler les animaux nuisibles ou maîtriser l’obsolescence des semences agricoles, toutes ces manœuvres techniques œuvrent dans la même direction, dont l’idée d’une amélioration n’est qu’une étape. Après avoir longtemps déliré sur l’assimilation des machines aux humains, l’amélioration ultime consistera à assimiler sans reste l’humain à la machine.

Sam Altman, cité par Tad Friend, en 2016 :

La fusion a commencé, et la fusion est notre meilleur scénario. Toute version sans fusion sera conflictuelle : nous asservissons l’IA ou elle nous asservit. La version la plus folle de la fusion est celle où nos cerveaux sont téléchargés dans le nuage. J’adorerais cela… Nous devons améliorer le niveau des humains, car nos descendants vont soit conquérir la galaxie, soit éteindre la conscience dans l’univers pour toujours. Quelle fabuleuse époque pour être en vie !

En 2010, raconte Céline Lafontaine dans Bio-objets, des laborantins parvinrent à créer une cellule à ADN artificiel, dont le génome avait été synthétisé à partir d’un modèle informatique :

Figure controversée de la course au séquençage du génome humain de la fin des années 1990, l’entrepreneur en génomique Craig Venter a investi près de 40 millions de dollars dans la création de cette bactérie synthétique à laquelle son équipe a passé un nombre incalculable d’heures. Nul doute que ce premier rejeton de la biologie de synthèse a été conçu dans la continuité du paradigme informationnel et de l’imaginaire cybernétique lorsque son « créateur » affirme en grande pompe : « C’est la première espèce autoreproductrice sur la planète dont les parents sont un ordinateur. »

Le mot-clé de l’idéologie cybernétique depuis Wiener n’est pas « machine », ni « homme », ni même « communication ». C’est « Control ». Derrière les fantasmagories et tous les prétextes d’innovations mirifiques, la raison de cette course endiablée à la numérisation du monde est la même depuis Platon qui faisait expulser Homère de sa République idéale : prendre le contrôle pour ne plus le lâcher. « La recherche de signaux indiscutables et de classification binaire instantanée va si clairement dans le sens du pouvoir existant », écrit Debord dans All the King’s Men :

qu’elle relèvera de la même critique. Jusque dans leurs formulations délirantes, les penseurs informationistes se comportent en lourds précurseurs à brevets des lendemains qu’ils ont choisis, et qui sont justement ceux que modèlent les forces dominantes de la société actuelle : le renforcement de l’État cybernéticien. Ils sont les hommes liges de tous les suzerains de la féodalité technique qui s’affermit actuellement. Il n’y a pas d’innocence dans leur bouffonnerie, ils sont les fous du roi.

Le reste royal, qui résiste encore un tant soit peu au rêve qu’avouait Wiener de transmettre par télégraphe un être humain entièrement digitalisé, c’est ce avec quoi aucune machine n’a jamais pu et ne pourra jamais rivaliser : la pensée libre et créatrice.

La pensée libre et créatrice échappe aux machines à calculer simplement parce qu’elle n’a jamais suivi aucune règle, ne s’est jamais soumise à aucune loi. La pensée libre et créatrice participe du miracle. Elle demeure à la fois imprévisible et non reproductible. Tous les manuels de grammaire, tous les traités de syntaxe du monde ne sauraient vous enseigner comment rédiger une seule ligne de Proust. Proust le savait parfaitement, qui concevait précisément le pastiche – où il excellait : son pastiche de Souday parlant de Proust dans une lettre à Souday est un summum ! -, comme moyen de raffiner, par purification spirituelle et élimination des scories prosodiques, l’inouï prodige de sa prose. Le pastiche, écrit-il à Ramon Fernandez en 1919 :

était surtout pour moi affaire d’hygiène ; il faut se purger du vice naturel d’idolâtrie et d’imitation. Et au lieu de faire sournoisement du Michelet ou du Goncourt en signant (ici les noms de tels ou tels de nos contemporains les plus aimables), d’en faire ouvertement sous forme de pastiches, pour redescendre à ne plus être que Marcel Proust quand j’écris mes romans.

Tout le génie de Proust scintille dans l’ironie de ce « redescendre »…

De Homère et la Bible jusqu’à Artaud, Heidegger et Debord, une irremplaçable bibliothèque magique de pensée subversive est, pour quelque temps encore, à la libre disposition de qui désire se préserver du cannibale univers de la Technique contemporaine.

Absolument toutes les apparentes innovations de cet univers mental asservi à la fausse idée de Progrès procèdent de fantasmes et d’élucubrations vieilles comme Platon, engendrées déjà par son palpable ressentiment à l’encontre d’Homère. Et d’Aristophane à Molière, de Shakespeare à Jarry, de Swift à Céline, de Nabokov à Wittgenstein, tous les génies ne se sont jamais interdits de ridiculiser comme elle méritait la singulière idiotie dogmatique de l’expertise qu’on retrouve dans tous les domaines scientifiques, mathématiques et philosophiques.

Les Habits neufs de l’empereur d’Andersen est ainsi une parabole de la bêtise fascinée par le discours retors que l’expertise porte sur l’intelligence :

Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable.

L’admirable Swift a tout dit, avec la plus minutieuse précision prophétique, sur la fanatique bêtise des savants, mathématiciens et logiciens lorsqu’il énumère, dans la troisième partie des Voyages de Gulliver, les inventions nihilistes avant l’heure de la désopilante Académie de Lagado.

Ainsi du projet de l’Institut des Langues de « rendre la phrase plus concise en ne gardant qu’une syllabe des mots qui en comportent plusieurs, et en supprimant les verbes et les qualificatifs, puisque seuls les noms correspondent à des choses existantes en réalité ».

Ou celui si parlant « d’abolir tous les mots quels qu’ils fussent, car les santés y gagneraient aussi bien que la concision », et de substituer au vocabulaire ainsi biffé des objets manufacturés, ce qui rendrait si pratique, explique le dingo savant linguiste, la communication universelle entre tous les êtres humains…

On y lit de géniaux portraits prémonitoires de quelques cybernéticiens de notre temps, lorsque Swift décrit les navrants savants de Lagado : Yuval Noah Harari, ou l’aveugle de naissance chargé de « préparer des couleurs pour les peintres » :

Ce technicien reçoit tous les encouragements de ses confrères qui le tiennent en haute estime.

Jacques Attali ou « celui qu’on nomme le Savant universel » :

Il nous confia avoir passé trente ans de sa vie à méditer sur l’amélioration de la Condition humaine.

Sam Altman, ou le « pionnier de la science spéculative » inventeur d’une machine permettant à tout un chacun :

… d’écrire des livres de philosophie, de sciences politiques, de droit, de mathématiques et de théologie, sans le secours ni du génie ni de l’étude… Depuis sa jeunesse, m’assura-t-il, il n’avait eu de pensées que pour cette invention. Il avait fait tenir dans son cadre la totalité du vocabulaire et avait calculé avec la plus extrême rigueur quelle était dans les livres la proportion des particules, des noms, des verbes et de toutes les parties du discours.

Voici ChatGPT imaginé en détail avec 350 ans d’avance. Ça vous surprend ? Ça ne devrait pas.

Swift a non seulement perçu le revers d’imbécillité de la Science, mais il a aussi évoqué son intime volonté de puissance manifestée par l’avidité à résoudre toutes les questions humaines, principalement les politiques. Là, on songe à Platon, à Spinoza, à Chomsky, à Badiou, même à Heidegger… avec pour les quatre derniers, une étrange pente commune à s’agacer contre les Juifs.

Portrait prophétique de Chomsky – ou de Badiou, c’est kif-kif Algorithme & Stalinisme :

S’ils font preuve d’intelligence sur le papier, s’ils manient bien la règle, le crayon et le compas à pointes, je puis dire que, dans la vie de tous les jours, je n’ai jamais vu des gens si maladroits, gauches et incapables, ni d’esprits plus lents, et plus hésitants sur toutes les questions qui ne sont pas de mathématiques ou de musique. Ce sont de mauvais raisonneurs et ils défendent d’habitude leurs idées mordicus, sauf pourtant quand elles se trouvent être justes, ce qui n’arrive pas souvent. Ils sont absolument incapables d’imagination, de fantaisie ou d’invention, et n’ont même pas dans leur langue de mots pour désigner ces réalités ; leur pensée vit dans un monde réduit à deux sciences ; elle ne saurait en sortir. Nombre de savants, surtout quand leur branche est l’astronomie, croient ferme en les vertus de l’astrologie judiciaire sans oser pourtant le reconnaître en public. Mais ce que j’admirais le plus, et qui, à vrai dire, me semblait inconcevable, c’était leur intérêt passionné pour les problèmes d’actualité et pour la politique. Ils voulaient tout savoir des affaires publiques et tranchaient les questions administratives, s’acharnant à défendre pied à pied les thèses de leur parti. J’ai d’ailleurs observé la même tendance chez les mathématiciens que j’ai connus en Europe, bien que je n’aie pu voir ce qu’avaient de commun la science du gouvernement et celle des nombres.

Et voilà pour la Cybernétique.

Demeurer vivant

Comment se prémunir de la Cybernétique ?

D’abord, en prenant conscience de l’animosité extrême qu’elle ne peut s’empêcher de déployer contre toute pensée libre et créatrice. Ce conflit millénaire, à la source de la civilisation occidentale, est toujours prodigieusement vivace. Il s’élabore entre, d’une part, la conviction que tout a toujours une autre signification – ou pour le dire comme Wittgenstein, que « le sens du monde est hors du monde » – et d’autre part, l’idée qu’aucune extranéité n’échappe à la globalité d’un sens unique – ou pour le dire comme Hegel, que « ce qui n’est pas rationnel n’a aucune vérité ».

C’est cette conflictualité qu’évoque Shakespeare – à l’issue de la scène 5 de l’acte I de Hamlet, lorsque Hamlet rétorque à Horatio – qui vient de s’exclamer : « O day and night, but this is wondrous strange ! (« Ô jour et nuit, comme cela est merveilleusement étrange ») :

And therefore as a stranger give it welcome. (Et par conséquent à l’étranger [ou : en tant qu’étranger] fait bon accueil.)
There are more things in heaven and earth, Horatio,
Than are dreamt of in your philosophy.  (Il y a plus de choses dans le ciel et sur terre, Horatio, que n’en sont rêvées en ta philosophie…)

C’est à cette conflictualité que Nietzsche fait allusion lorsqu’il écrit en ouverture de Par-delà bien et mal :

À supposer que la vérité soit femme, n’a-t-on pas lieu de soupçonner que tous les philosophes, pour autant qu’ils furent dogmatiques, n’entendaient pas grand-chose aux femmes (sich schlecht auf Weiber verstanden) et que l’effroyable sérieux (der schauerliche Ernst), la gauche insistance (die linkische Zudringlichkeit : « importunité », « indiscrétion », « obsessions ») avec lesquels ils se sont jusqu’ici approchés de la vérité, ne furent que des efforts maladroits et mal appropriés pour conquérir justement les faveurs d’une femme ? Certes, elle ne s’est pas laissée séduire, – et toute dogmatique de quelque sorte soit-elle, se tient aujourd’hui dans une attitude chagrine et déconfite… 

C’est encore à cette conflictualité que Proust songe, lorsqu’il explique dans Albertine disparue que « l’intelligence n’est pas l’instrument le plus subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai », et que « ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement, mais par des puissances autres ».

C’est toujours cette conflictualité qu’entend Heidegger lorsqu’il écrit, dans Introduction à la Métaphysique :

L’irrationalisme est une issue hors du rationalisme, mais qui, loin de conduire sur une route libre, ne fait que nous empêtrer encore davantage dans le rationalisme, parce qu’ainsi prend naissance l’idée que celui-ci peut être surmonté par une simple négation, tandis qu’il n’en est alors que plus dangereux, parce que masqué, et pouvant agir d’autant plus à l’aise.

Dans ses merveilleux Essais sur le mythe Walter F. Otto (philologue allemand né en 1874 et mort en 1958 à Tübingen, auteur du classique Les Dieux de la Grèce en 1929) ne craint pas d’évoquer une « guerre totale » entre la civilisation technique et la « dimension inouïe et foncièrement originelle » de tous ceux qu’il qualifie de « peuples du mythe ».

Ce qu’Otto nomme le « mythe », c’est ce à quoi en Occident on a donné le nom ingrat de Littérature – ce que je nomme la pensée libre et créative. « Littérature (quel vilain mot quand on ne cherche qu’à entasser des comprimés de vie)… », écrivait Proust à Binet-Valmer.

C’est précisément parce que la pensée libre et créatrice est indétrônable que toutes les innovations de l’esprit de la Cybernétique tâchent d’en souiller l’accès pour l’annihiler. Il s’agit bien d’un esprit de revanche, une « guerre totale » livrée à la pensée libre, au sens où n’y concourent pas uniquement les inventions technologiques, mais une certaine manière de faire courber la nuque devant le Calcul – exactement comme Socrate, comparé à une torpille qui met ses adversaires en « état de torpeur », fait ployer le petit esclave du Ménon en le forçant à reconnaître la véracité d’une démonstration géométrique dont il était soi-disant enceint à son insu.

Cette guerre totale livrée à la pensée libre et créative s’insinue dans chaque interstice de la société, de la maternelle au cimetière. Pourtant, par une sorte de justice immanente surplombant la brutale efficacité de la Cybernétique, dès que ses propagandistes s’expriment, ils dilacèrent leur suprématie, et comme dans Les Habits neufs de l’empereur, ne sont plus que risibles. Certains le savent, et ils en veulent amèrement à tous ceux qui le savent aussi sans être comme eux.

Ce rire cependant ne va pas de soi, il n’a rien de spontané ni de naturel. Rire n’est plus, comme dans le conte d’Andersen, le propre d’enfants qui suivent leur simple bon sens et, épargnés par la tartufferie des adultes, s’esclaffent de bon cœur : « Le roi est nu ! ». Pris en charge dès le berceau par la tartufferie technologiquement assistée, les enfants savent de moins en moins rire, au même rythme qu’ils désapprennent à lire.

Un même langage spectaculaire a tout envahi, concocté par des laquais communicationnels à qui les mots ne coûtent rien. Ce langage de la communication publicitairement assistée est lui-même issu d’un autre langage, celui de l’Arraisonnement, un langage à qui précisément les mots manquent pour décrire et comprendre la réalité, de sorte que les individus, quels qu’ils soient, pékins ou présidents, sont tous sous-fifres du Dispositif. Et lorsqu’ils tâchent de s’exprimer, ils n’ont à leur disposition que le bredouillis, le résidu avarié de la parlotte. Ni cette parlotte ni ce bredouillis ne sont personnels. Ils sont ce qui reste aux humains lorsqu’on a empoisonné en eux toute relation authentique avec la Parole.

Pourquoi y a-t-il seulement aujourd’hui un affolement généralisé, feint ou réel, à propos de l’Intelligence artificielle qui dirige pourtant, depuis si longtemps, chaque seconde de l’existence de chaque Numéricain ?

Parce que l’Arraisonnement, après avoir enfoncé son discours jusqu’à la glotte de l’homo çapionce, l’ampute carrément du dernier lieu de liberté disponible qui lui restait – à condition de ne pas avoir abdiqué toute liberté de penser : la parole formulée imprévisiblement.

La machine adresse la parole à l’humain, et là aussi, comme aux échecs et au calcul, elle le bat à plate couture. Ce n’est qu’une nouvelle illusion, bien sûr, « un nœud supplémentaire dans la lanière du maître » comme l’énonce Kafka, mais l’effet de sidération a eu lieu et l’affolement s’en est suivi.

Il n’y aura pas de retour en arrière. Tout va empirer, la violence sociale et politique, le saccage à grande échelle de la nature, l’écrasement brutal des velléités d’insurrection, la paupérisation de tout et de tous, hommes, paysages, esprits. L’avenir du monde est inscrit dans l’abdication des sociétés occidentales – que toutes les autres envient et admirent -, si promptement livrées pieds et poings liés à des semi-autistes mussoliniens tels Sam Altman, Elon Musk ou Bill Gates.

Que faire face à tant de pouvoir, d’argent, de cynisme, de naïveté, d’immaturité intellectuelle, de misère émotionnelle et de vraie bêtise ? Rien d’autre que ce que vous venez d’accomplir si vous êtes parvenu ligne à ligne jusqu’ici. Lire un livre consciencieusement bâti sur d’autres lectures salvatrices, tel est ce qui préserve du mensonge en offrant de traverser en pensée une réalité de plus en plus cataclysmiquement chaotique et cloaqueuse.

On l’a compris, plus rien n’empêchera techniquement les fausses guerres, élections, épidémies, insurrections, catastrophes naturelles ou industrielles de se mêler indiscernablement aux vraies pour maintenir le troupeau planétaire dans un état de sidération perpétuelle. Bientôt, quasiment plus personne ne saura quoi penser de la pensée. Bientôt la Cybernétique aura tout engouffré dans sa lessiveuse siliconée : la vérité, les mots, les phrases, les images, les sensations. Annihilant la possibilité même d’écrire, les gouvernements futurs remodèleront l’ensemble des souvenirs de milliards de gens qui, de la maternelle au cimetière, n’auront plus accès à rien qui ne soit cybernétiquement frelaté et imposé.

À cet immense tsunami de mensonges s’oppose une frêle et pourtant souveraine digue : le mur des livres en papier qui constituent ma bibliothèque. Ces livres ont tous été écrits par des génies, comme les quelques-uns dont j’ai partagé ici les étincelles. Les génies, les classiques, eux seuls protègent la pensée de ce qui n’est pas elle. Il n’y a pas d’autre moyen d’apprendre à penser qu’en lisant les penseurs qui vous ont précédé. Procurez-vous leurs œuvres en papier, commencez par 1984 et Brave New World si vous n’avez pas d’autre idée, puis très vite tout Heidegger, tout Artaud, tout Debord. Leurs citations dans ce livre expliquent suffisamment pourquoi. Faites vos emplettes et enfermez-vous dans votre forteresse de solitude. Favorisez les traductions les plus classiques et éprouvées. N’attendez pas les réimpressions hypothétiques (le papier finira par manquer, comme l’air pur et l’eau potable) ni les futures rééditions électroniques ou pas, falsifiables à merci. Combien de temps encore croyez-vous que ChatGPT laissera libre cours aux paroles si subversives de Proust contre l’intelligence et l’artifice ?

Rappelez-vous la parole de Helmholtz, dans Le Meilleur des Mondes, lorsque le Sauvage lui fait découvrir Shakespeare :

Ce vieux bonhomme-là, dit-il, fait paraître absolument sots nos meilleurs techniciens de la propagande !

Sans doute est-ce une piètre satisfaction de demeurer à peu près seul lucide dans un monde zombifié de cybernétique…

C’est assez cependant pour se savoir vivant.

Texte © Stéphane Zagdanski – Illustrations © DR
Extrait de La Calamité cybernétique (éd. de la GGG, 2023).
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